Bernard Landry 1937-2018

Du libre-échange aux mesures sociales

Il a privilégié l’économie dans le but de rendre leur fierté aux francophones, répartir la richesse créée et conduire à l’indépendance du Québec. Voici cinq grandes contributions de Bernard Landry, selon Pierre Fortin, professeur émérite de sciences économiques à l’UQAM et conseiller économique du premier ministre René Lévesque en 1984-1985. — Propos recueillis par Réjean Bourdeau, La Presse

Monsieur Libre-échange

« Bernard Landry, c’était monsieur Libre-échange au Québec. Il a appris les principes du commerce international quand il a étudié l’économie en Europe. C’était un avocat, mais il n’a pas eu besoin d’un doctorat en économie pour comprendre les grands enjeux. Ça prenait du gros bon sens. Et il en avait. C’est ce qui a amené René Lévesque, en 1984, à appuyer l’initiative de libre-échange du gouvernement Mulroney au fédéral. Toute l’analyse économique des effets du libre-échange pour le Québec, et le Canada, avec les États-Unis, c’est Landry et son équipe qui l’ont préparée. Il a dominé tout le discours sur le sujet. Il avait compris que ça aiderait les entrepreneurs québécois à conquérir le marché mondial. Et il avait parfaitement raison. »

« J’ai la conviction que le libre-échange, convenablement préparé et vécu, peut produire des fruits et je crains qu’au contraire, le statu quo ne puisse qu’engendrer des difficultés croissantes, amertumes liées aux guerres commerciales et médiocrité à terme, surtout pour l’espace économique canadien. »

— Bernard Landry dans son livre Commerce sans frontières : le sens du libre-échange (Québec/Amérique, 1987)

L’émergence d’un entrepreneuriat québécois

« Avec Jacques Parizeau, Bernard Landry est de ceux qui ont réussi à donner confiance aux gens d’affaires et aux entrepreneurs du Québec. Je ne sais pas si c’est pour ça qu’on va se souvenir de lui. Mais l’œuvre de sa vie, c’est de leur avoir inculqué qu’ils étaient aussi bons que les autres. Il faut se rappeler qu’en 1960, seulement 47 % de l’emploi au Québec était sous le contrôle des francophones [c’est près de 70 % aujourd’hui]. Il a fallu faire un virage culturel important vers l’entrepreneuriat. Avec le temps, les exportations du Québec ont augmenté. Et les succès sont venus les uns après les autres : CGI, Vidéotron, Cascades, Pomerleau, etc. Bernard Landry a joué un grand rôle sur le terrain avec le monde ordinaire des PME. Mais c’était aussi un intellectuel qui a développé de grandes politiques. »

« Si vous avez un instinct entrepreneurial, n’ayez aucune inquiétude, aucune crainte. C’est un métier noble. Si on ne crée pas la richesse, on ne pourra pas la redistribuer. » 

— Bernard Landry, dans Bernard Landry, l’homme fidèle : entretiens (Mots en toile, 2016)

Le virage technologique

« Comme ministre, il a publié Bâtir le Québec et Le virage technologique, deux grosses briques, où il a exposé, à l’époque, sa stratégie économique. Déjà, en 1982, Bernard Landry était un véritable précurseur. Il a compris l’importance pour nos entreprises de prendre un virage vers l’innovation. Il s’est rendu compte qu’il y avait de la place pour améliorer les technologies afin de créer de l’emploi et de la valeur ajoutée. Une quinzaine d’années plus tard, toujours dans le monde des technologies, il a joué un rôle majeur dans la création de la Cité du multimédia. Il a aidé l’industrie des jeux vidéo à se développer à Montréal. C’est le principe des grappes industrielles. Le regroupement permet des avantages concurrentiels très importants. »

« Il faut nous engager dans des secteurs nouveaux, tout en équipant nos industries existantes des technologies les plus développées. C’est un défi qui exigera un dépassement de tous : chercheurs, chefs d’entreprises, ingénieurs, ouvriers de plus en plus spécialisés, financiers et autres. »

— Bernard Landry, Le virage technologique: Bâtir le Québec, phase 2 : programme d'action économique 1982-1986

Le ménage des finances publiques

« Pour avoir la maison en ordre au moment de l’indépendance, le gouvernement Bouchard a assaini les finances publiques. L’objectif était d’abord politique. Le grand mérite du consensus de 1996 revient à Lucien Bouchard. Il a amené tous les participants à appuyer l’initiative du déficit zéro. Cela dit, pour le concrétiser, c’est Bernard Landry, comme ministre des Finances, qui a fait le ménage. Et ça s’est poursuivi avec ses successeurs. Il faut dire que M. Landry a été aidé par la reprise économique. Mais il n’a pas juste surfé là-dessus. Il a pris les mesures nécessaires, de sorte que le déficit zéro a été atteint deux ans plus tôt que prévu. Le libre-échange a aidé la cause. Dans les années 90, il y a eu une explosion absolument incroyable des exportations québécoises vers les États-Unis. »

« Les verdoyantes vallées de l’équilibre, voire des surplus, sont en vue. Enfin ! » 

— Bernard Landry, lors du discours sur le budget, 31 mars 1998

La bonification des mesures sociales

« Pour compenser le déficit zéro, le gouvernement Bouchard va mettre en place de grandes mesures sociales. Il y aura l’assurance médicaments, les garderies à bon marché, les congés parentaux étendus et la création du Chantier de l’économie sociale. Grâce à la politique familiale, par exemple, le pourcentage des femmes québécoises de 20 à 44 ans sur le marché du travail est aujourd’hui de 86 % (contre 79 % en Ontario). C’est le pourcentage le plus élevé au monde ! Avec Pauline Marois, l’appui de Bernard Landry, en tant que ministre des Finances, a été extrêmement important. Alors que les finances publiques étaient serrées, il fallait avoir le cœur à la bonne place. Il y a un grand mérite à lui accorder là-dessus. C’était un homme admirable. Il ne se concentrait pas seulement sur l’économie. Il avait une vision sociale et morale. »

« L’économique et le social ne sont pas antinomiques, ils sont complémentaires. En fait, ces deux branches, nécessaires au développement de notre société, découlent d’une seule et même politique. » 

— Bernard Landry, dans son essai La cause du Québec (VLB éditeur, 2003)

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