Un été en Asie

Devant le filet

Jamais à court d’anecdotes et d’aventures, Bruno Blanchet est de retour dans La Presse pour l’été.

Mon ami Big Pete est un ornithologue amateur que j’ai rencontré lors d’un voyage à Madagascar en 2007. Chef d’entreprise à la retraite, il parcourait le globe, sac au dos, avec pour objectif de voir tous les oiseaux de la Terre.

En plus de Mada’, nous avons parcouru ensemble de nombreux pays, dont le Cambodge, l’Australie et le Kenya. Puis, il y a six ans, Big Pete s’est arrêté à Davao, dans l’île de Mindanao, où il a déposé son sac. Fatigué de voyager, il a choisi le sud des Philippines, riche en espèces endémiques, pour développer et faire partager sa passion pour les oiseaux en y devenant LE guide officiel pour les amateurs du monde entier. Grâce à son expertise et son dévouement, sa petite entreprise Birding Mindanao est en passe de devenir un incontournable en Asie, surtout que Big Pete vient d’accomplir un véritable exploit ! Une prouesse digne des plus grands aboutissements de sa profession… 

Et ça a déboulé : il l’a annoncé sur le web, puis il s’est retrouvé à la une des journaux aux Philippines et vite, tous les ornithologues amateurs et professionnels du coin et plein d’autres d’aussi loin que l’Argentine sont accourus, dans l’espoir de pouvoir répéter le sublime de mon gros ami : le 10 mars 2018 à 15 h, Big Pete a photographié un dinosaure. Ou presque.

J’étais stupéfié.

« Pete, you are beautiful… You are my idol ! »

Vous comprenez que de voir la tête de son gros ami anglais sur la première page d’un journal en tagalog, it’s kinda cool !

Big Pete, qui n’en avait que faire de mon admiration, m’a retiré le journal des mains et m’a tendu une boule dans un bol, avec une cuillère plantée dedans : 

« Goûte à ça, Bruno. J’ai pensé que ça te ferait plaisir de découvrir quelque chose de nouveau. »

On aime bien se surprendre, Pierre et moi, et je ne m’obstine pas avec un ex-hooligan, surtout dans son salon. Et ça avait seulement l’air de la crème glacée. Je goûtai.

« Oh my god ! Qu’est-ce que c’est que ça ? »

À Davao, on a inventé la crème glacée au lechon. À la base, c’est comme une crème glacée à la vanille ordinaire, sauf qu’au lieu de pépites de chocolat, on y ajoute des pépites de… porc rôti à la broche !

Le lechon, c’est le cochon de lait embroché que vous voyez au marché, ici et un peu partout dans le monde : celui qui a encore toute sa peau et sa tête et qui vous regarde avec l’air d’avoir très peu de plaisir, en vous faisant vous sentir coupable de manger encore de la viande en juillet malgré vos résolutions végétaliennes du Nouvel An.

Cela dit, est-ce particulier, comme choix de parfum de crème glacée ? Hum. Disons poliment que ça ennoblit le dessert d’un solide goût de gras additionnel, sauf que, pour un plat qui n’en avait pas vraiment besoin, vous seriez étonné combien ce n’est pas désagréable… C’est juste ben cochon !

Pour en revenir à nos oiseaux et pour faire une histoire courte, la sterne d’Orient est un oiseau qu’on n’avait pas observé aux Philippines depuis 1905. On a cru à l’extinction de l’espèce. 

Cent treize années se sont écoulées depuis, avec l’invention de la radio ; puis des lampes au néon, des filtres à café, des mots croisés, du rasoir électrique, du frisbee, du velcro, des pilules contraceptives, des satellites et, finalement, du Big Pete !

Au calendrier grégorien, en plus des sigles BC, pour Before Christ, et AD pour Appelle Domino’s (ils livrent en une heure), il y aura désormais le nouveau sigle ABP.

Aujourd’hui mieux renseignée sur la sterne d’Orient, la communauté scientifique estime qu’il y en aurait peut-être une cinquantaine dans le monde. Elle se retrouve ainsi sur la liste des 100 espèces les plus menacées de la Terre. Cette même liste sur laquelle j’ai appris que se trouvaient le cercopithèque de Roloway, le discoglosse d’Israël, la natalie paillée de Cuba, le friton du Lobestin, le propithèque soyeux, la tortue géométrique, le foudi de Maurice et l’actinote zikani d’Almeida.

Des noms d’espèces fabuleux, non ? Essayez de deviner lequel j’ai inventé !

C’est le même émerveillement que j’éprouve en renouant avec les formidables listes d’oiseaux : de l’effraie masquée à l’autour des palombes, du minivet vermillon au miro papou, au pluvian à la sittelle et au trogon, je ne cesse de m’ébahir devant tant de lyrisme… Ça donne envie de tous les voir et de connaître tous ces beaux mots ! Mais je sais que c’est impossible.

Et voilà ce qui se passe chaque fois que je visite mon bel ami : je réalise que je n’ai pas assez d’une vie. Je voudrais un peu de la sienne aussi.

Je suis à Davao pour le visiter, bien entendu, mais aussi pour courir une épreuve de 50 km en forêt, les yeux au sol et les genoux dans le front, à bout de souffle, sans faire attention à ce qui m’entoure… Lui, il marche. Il voit un arbre, il s’arrête et il écoute. Avec ses jumelles toujours à portée de la main. Mais même sans voir, il le saura qu’il s’agit assurément de la mésange à front blanc ; et il a toujours un savoir à communiquer sur l’habitat, les habitudes et les menaces qui guettent la survie de l’espèce identifiée…

Nous sommes si différents. Mais on sait s’aimer, comme des « îles dans le flux » (traduction de Google). Et c’est fidèles à nos habitudes que, durant le week-end, nous avons trop bu, chanté faux et bien mangé trop de thon frais ; parce que l’île de Mindanao, c’est LA place pour le thon ! C’est au large d’ici que les thons à 100 000 $ partent pour le Japon. Pour un bon repas, je vous conseille l’Inihaw na Panga ng tuna, la mâchoire grillée, avec une petite sauce piquante. Et le reste du temps, le Kinilaw na tuna, la salade de thon cru, qu’on consomme en pulutan, c’est-à-dire en accompagnement de bière froide, parce qu’ici, quand on boit, on mange.

En rentrant chez moi à Rangsit, je suis allé illico m’acheter une nouvelle paire de jumelles, puis un des livres que BP m’avait conseillés sur les oiseaux de l’Asie du Sud-Est. J’ai déjà identifié une douzaine d’espèces, rien que le matin en joggant à l’Université Rajamangala, un grand campus qui jouxte un immense champ, où je pourrai en observer tout plein de plus, je le sens ! C’est vraiment excitant de pouvoir ajouter une dimension supplémentaire à son quotidien et de savoir, aujourd’hui, que l’oiseau qui me tombait dessus toutes les fois que j’approchais de son arbre, derrière le filet de soccer, c’est une sous-espèce C. b. affinis du rollier indien, distinct par son dos vert et son ventre pourpre.

Avant de partir aux Philippines, cet oiseau-là me tapait sur les nerfs, à me lancer des gaaak gaaak pour m’effrayer chaque matin. Mais maintenant que je l’ai bien regardé de près dans les jumelles, que j’ai admiré ses couleurs et que j’ai trouvé son image correspondante dans mon beau livre neuf qui sent bon et dont je tourne les pages avec une extrême délicatesse, comme si c’était l’exemplaire unique en araméen de l’épître aux Sansonnets, je l’aime, le rollier indien.

Et je prends soin de ne pas trop l’approcher pour ne pas l’énerver.

Je passe désormais devant le filet.

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