Pour les grands honneurs

La France et la Croatie s'affronteront demain à Moscou dans le match ultime de la Coupe du monde 2018. Les aspirants déchus, l'Angleterre et la Belgique, se disputeront quant à eux la petite finale dès aujourd'hui.

Ils vont gagner parce qu’ils ont perdu

Il y a 20 ans, j’ai assisté à mon premier match de Coupe du monde : Jamaïque-Croatie, au stade Félix-Bollaert de Lens. De mon siège près du poteau de coin, j’ai vu Davor Šuker, l’attaquant du Real Madrid, marquer son premier but du Mondial. Il en a marqué cinq autres pendant la compétition, assez pour obtenir le Soulier d’or du meilleur buteur du tournoi.

En 1998, la Croatie participait à sa première Coupe du monde, sept ans seulement après avoir obtenu son indépendance. Ce jeune pays d’à peine 4 millions d’habitants a humilié l’Allemagne, 3-0, en quart de finale, en infligeant à la Mannschaft la plus lourde défaite de son histoire en Coupe du monde.

En demi-finale, la Croatie affrontait le pays hôte, au Stade de France. À la mi-temps, pour la seule fois du tournoi, le sélectionneur français Aimé Jacquet s’est mis à douter. Il a confié à son assistant, Philippe Bergeroo, qu’il sentait le match lui échapper. « Si vous voulez perdre, continuez comme ça », a-t-il dit à ses joueurs, d’un ton courroucé, le visage empourpré, de retour au vestiaire.

Le capitaine français Didier Deschamps a saisi le message et pris le relais. On le voit, dans l’excellent documentaire sur l’épopée de l’équipe de France de 1998, Les yeux dans les Bleus, s’entretenir tour à tour avec les joueurs, reformuler à l’attention de tous le message du sélectionneur, demander à Lilian Thuram de tenir la ligne plus haut avec ses coéquipiers. Un vrai leader fouettant ses troupes.

Dès le retour de la pause, c’est pourtant Davor Šuker – deuxième au scrutin du Ballon d’or en fin d’année, derrière un certain Zinédine Zidane – qui a marqué le premier but de la demi-finale… sauvé d’un hors-jeu par le mauvais positionnement de Lilian Thuram. Thuram n’a pas tardé à se faire pardonner. Une minute plus tard, le défenseur latéral a égalisé et c’est lui encore qui, à la 70e minute, a inscrit le but de la victoire. Ce furent ses deux seuls buts en équipe de France en 142 sélections (toujours un sommet chez les Français).

La Croatie a terminé troisième de cette Coupe du monde de 1998, en battant les Pays-Bas dans la petite finale. Ses joueurs – Šuker, Slaven Bilič, Robert Prosinecki, Zvonimir Boban – sont devenus des légendes dans ce coin des Balkans, à l’instar des Zidane, Thuram et Deschamps dans l’Hexagone.

Aujourd’hui, Davor Šuker est président de la Fédération croate de football, Didier Deschamps est sélectionneur de l’équipe de France et Lilian Thuram est devenu militant antiraciste. On se croirait dans un épisode de Lance et compte

Luka Modrič, star du Real Madrid comme Davor Šuker, avait 12 ans lorsqu’il a vu pour la première fois des joueurs porter le célèbre maillot à damier de la Croatie en Coupe du monde.

Cette équipe de 1998 a fait rêver le jeune adolescent, qui a appris à jouer au soccer sous la menace des bombes de la guerre en ex-Yougoslavie. Tout comme elle a fait rêver ses coéquipiers Ivan Rakitić, Ivan Perisić, Mario Mandzukic ou Dejan Lovren.

C’est la France qui, en 1998, a mis un terme à ce rêve. Les Vatreni (« flamboyants ») ne l’auront pas oublié. À leur première finale d’une Coupe du monde, devant des Français favoris, cette défaite historique pourrait servir de motivation supplémentaire à des Croates qu’il ne faudrait pas sous-estimer.

Le sélectionneur Zlatco Dalić a à sa disposition une équipe aguerrie et talentueuse, truffée de joueurs qui jouent dans les plus grands clubs d’Europe. Modrić et Rakitić ont été dominants au milieu de terrain, Perisic et Mandzukic sont capables de faire basculer un match sur une seule action, le latéral Šime Vrsaljko, le gardien Danijel Subasic et l’attaquant Ante Rebić ont tous connu un très bon tournoi.

Les Croates ont remporté leurs trois matchs à élimination directe (contre le Danemark, la Russie et l’Angleterre) après le temps réglementaire, alors qu’ils avaient été menés au score. Ils ont remporté deux de ces rencontres aux tirs de barrage (une spécialité du gardien Subasic). Ils ont du caractère, ils ont du mordant, et ils ont de bonnes raisons de se croire invincibles.

Prédiction...

Plusieurs joueurs français ont eux aussi été inspirés par la « Génération 98 » (pas Kylian Mbappé, qui est né cinq mois après la finale !). Si la France est victorieuse demain, Didier Deschamps deviendra le troisième sélectionneur après le Brésilien Mario Zagallo et l’Allemand Franz Beckenbauer à remporter le Mondial comme joueur et comme entraîneur.

J’ai fait une prédiction – forcément hasardeuse – avant le début de ce tournoi : que la France serait sacrée championne du monde, le 15 juillet, au stade Loujniki. Notamment parce que, contrairement à la plupart des observateurs, je n’ai pas trouvé que Paul Pogba, le « patron » de cette équipe, a eu une saison catastrophique à Manchester United (je n’en ai pas raté une minute).

S’il est vrai que Pogba manque parfois de constance, il est arrivé à cette Coupe du monde extrêmement préparé, concentré et sérieux – à l’image de sa coupe de cheveux très sobre. Depuis un mois, il a joué non pas pour se mettre en valeur, mais pour le bien du collectif. Personne n’était plus déçu par la défaite des Bleus en finale de l’Euro 2016 que celui qui s’apprêtait à devenir le nouveau « joueur le plus cher du monde ».

Les Français vont gagner à Moscou demain parce qu’ils ont perdu à Paris il y a deux ans. Perdre une finale fait mal, bien sûr. Cela laisse des cicatrices. Mais échouer si près du but fait aussi mûrir.

Antoine Griezmann, si dominant à l’Euro en 2016, était en pleurs au sifflet final, mardi, après la victoire de la France face à la Belgique. C’étaient les pleurs d’un joueur qui, même s’il n’a pas été au sommet de sa forme en Russie, sait qu’il aura l’occasion de se racheter et de prendre sa revanche sur le destin.

C’est une chance qui est rare. La Coupe du monde ne se présente que tous les quatre ans. Les meilleurs joueurs en disputent deux, voire trois, exceptionnellement une ou deux de plus (le Mexicain Rafael Márquez a participé en Russie à son cinquième Mondial). Jouer une finale de la Coupe du monde est d’autant plus exceptionnel.

Les Bleus ont été de plus en plus forts, organisés et soudés pendant ce Mondial. Raphaël Varane et Samuel Umtiti ont cimenté une armature centrale déjà très solide en défense. Kylian Mbappé a confirmé sa réputation de nouvelle sensation du soccer international. Paul Pogba a formé avec N’Golo Kanté – le meilleur joueur du tournoi, à mon avis – le milieu de terrain le plus étanche de la compétition.

Vingt ans après le sacre de Paris, les Bleus seront de nouveau champions du monde. Cette deuxième étoile est à leur portée. Ils vont la saisir. C’est écrit dans le ciel.

France-Croatie

« C'est le match d'une vie ! »

MOSCOU — Les Bleus veulent une deuxième étoile sur leur maillot. Les Croates rêvent d’une première. Dans les têtes des joueurs, une seule image, celle d’une Coupe du monde à soulever à l’issue de la finale France-Croatie, demain à Moscou (à 11 h, heure de Montréal).

Pour les Français, il y a une revanche à prendre sur eux-mêmes après la défaite en finale de l’Euro à domicile face au Portugal (1-0), il y a deux ans.

« Les larmes ont séché, mais c’est encore dans un petit coin de la tête et tant mieux, ça doit servir pour dimanche, même si je n’aime pas ressasser le passé. Ça sert de leçon, on sait ce que c’est qu’une finale. On va l’aborder différemment et espérer faire un grand match pour gagner », a avancé le milieu de terrain Blaise Matuidi en conférence de presse.

« C’est le match d’une vie, d’une future vie, de tout ! », a clamé, de son côté, Kylian Mbappé sur les supports de la Fédération (FFF) dans la nuit de jeudi à hier, des étoiles dans les yeux en rêvant d’en décrocher une, la deuxième du Coq, à 19 ans seulement.

« Oui, ça peut la changer, mais on ne pense pas trop à dimanche soir ou lundi. On veut préparer le match. »

— Antoine Griezmann

De bonne humeur devant la presse, Griezmann s’est permis d’entonner une ode patriotique. « Il faut être fier d’être français ! On le dit très peu : on est bien en France, on mange bien, on a un beau pays, on a une belle équipe de France, on a de beaux Français, de beaux journalistes [rires] ! J’ai envie que les jeunes disent : “Vive la France et vive la République !” »

« La force et la motivation »

Et déjà, la France du foot espère au bout de ce dimanche réveiller un réservoir à souvenirs, 20 ans après le titre de la « génération Zidane » au Mondial 98.

Mais en face, l’équipe à damier est en mission. Il y a 20 ans, Lilian Thuram avait éliminé d’un doublé la Croatie (2-1) en demi-finale sur la voie du sacre mondial pour les Bleus.

Le Mondial russe a réveillé la ferveur de tout un pays. La présidente croate Kolinda Grabar-Kitarović a d’ailleurs confié qu’elle ne savait pas « comment elle tiendra[it] jusqu’à dimanche ».

Les Croates sont durs au mal. « On a pris un chemin difficile, on est sûrement la seule équipe à avoir joué huit matchs [en comptant les 3 x 30 minutes de prolongation] d’une Coupe du monde pour aller en finale », a lancé Zlatko Dalić, sélectionneur des Vatreni.

« Les joueurs ont dépensé énormément d’énergie, mais on dirait que plus les circonstances sont difficiles, mieux on joue, assure le technicien. Il ne peut pas y avoir d’excuses, c’est une occasion unique dans une vie, je suis sûr que nous allons trouver la force et la motivation. »

« Nous sommes un miracle »

« On s’est invités dans les pages des livres d’histoire en étant la plus petite nation à se qualifier pour une finale de Coupe du monde, avec l’Uruguay (1930, 1950), et si vous regardez les infrastructures de notre pays, nous sommes un miracle », insiste-t-il encore.

Son duel à distance avec le coach français Didier Deschamps, capitaine des Bleus en 1998, promet. « C’est un grand privilège pour moi d’être opposé à quelqu’un qui a eu une telle carrière, à la fois comme joueur et comme entraîneur », a déclaré Dalić.

« Il a déjà gagné une Coupe du monde, alors que moi, je n’ai rien dans mon armoire à trophées. Peut-être que du coup, j’aurai une motivation plus grande… Je plaisante », a-t-il poursuivi.

Belgique-Angleterre

Petite finale au parfum de revanche

SAINT-PÉTERSBOURG — Ce n’est pas celle qu’ils auraient aimé jouer, mais les Belges et les Anglais disputeront aujourd’hui la petite finale de la Coupe du monde à Saint-Pétersbourg. Un match pour la troisième place au goût forcément amer, mais qui couronne deux brillants parcours.

La Belgique et l’Angleterre se sont déjà affrontées au début du Mondial 2018, en phase de poule, lorsque les Diables rouges ont battu (1-0) les Trois Lions pour s’emparer de la tête du Groupe G.

Depuis, les hommes de Gareth Southgate sont montés en puissance et ont longtemps donné espoir à toute une nation d’accrocher une deuxième étoile sur le maillot anglais : ils ont mis fin à leur malédiction aux tirs au but face à la Colombie en huitième de finale, fait craquer la défense de glace suédoise en quart de finale, avant de buter, aux prolongations, contre les redoutables Croates en demi. Un dernier carré qu’ils n’avaient plus atteint depuis 1990 !

« En matière de mentalité, cela a évidemment été vraiment difficile pour nous ces deux derniers jours », a reconnu hier le sélectionneur anglais en référence à la défaite de mercredi.

« Il y a beaucoup de motivation », a-t-il toutefois nuancé : « La Belgique nous a déjà battus, donc on aimerait régler ça. » Pour ce faire, Gareth Southgate prévoit d’aligner un onze de départ qui ne sera « pas exactement le même » que celui qui a joué contre les Croates.

« Nous avons l’occasion de remporter une médaille à la Coupe du monde, ce que seule une autre équipe anglaise a déjà réalisé. »

— Gareth Southgate, entraîneur de l’Angleterre

Cette petite finale aura aussi un air de duel de buteurs, entre l’attaquant de Tottenham Harry Kane, meilleur réalisateur de la compétition (6 buts), et son plus proche poursuivant, Romelu Lukaku (4 buts), pointe d’une Belgique meilleure attaque du Mondial et qui a impressionné par son jeu offensif et ambitieux.

« Mentalité de gagnant »

Mais c’est plutôt sur l’ancien Lillois Eden Hazard que le sélectionneur espagnol de la Belgique, Roberto Martínez, entend s’appuyer : « C’est quelqu’un qui a une mentalité de gagnant […]. Avec la maturité qu’il a maintenant, vous pouvez construire un projet gagnant autour de lui. »

« Il est l’un des footballeurs les plus complets dans le jeu moderne, a encensé le technicien hier en conférence de presse. Il est probablement l’un des meilleurs en un contre un. »

Il reste que pour les Belges et leur « génération dorée », la défaite en demi-finale face à la France semble plus difficile à digérer. Ce sera en tout cas l’occasion d’une démonstration après certains propos tenus à la suite de l’échec au pied de la finale, le soir de la défaite.

« Des quatre équipes en demi, on est peut-être l’équipe la plus forte. Mais dans le foot, ce n’est pas toujours le meilleur qui va gagner », avait par exemple pesté le gardien Thibaut Courtois.

Les Anglais, eux, se veulent plus philosophes et entendent tirer profit de ce parcours inespéré.

« Je pense qu’il y a une affinité et quelque chose sur lequel on peut construire », a ainsi déclaré hier Gareth Southgate, en prenant l’exemple de l’Allemagne qui avait perdu en demi-finale du Mondial 2006 avant de remporter la petite finale.

« Le mauvais côté » de la chose, poursuit le sélectionneur, « c’est que cela leur avait pris huit années supplémentaires pour gagner » une nouvelle Coupe du monde.

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