Christopher Waltz

Pas si méchant que ça

Il est devenu célèbre à 50 ans en jouant un nazi déjanté. À 60, dans son nouveau film, il découvre la joie d’avoir le beau rôle.

Son métier lui a appris la patience. Longtemps, ce Viennois d’origine a enquillé les téléfilms sans éclat et les publicités. Par nécessité plus que par foi : « Les artistes bohèmes, c’est un mythe. Moi j’avais des enfants à nourrir », explique-t-il. Sa rencontre avec Tarantino en 2008 et son personnage de sadique raffiné dans Inglourious Basterds font basculer sa destinée. Hollywood l’adopte, mais lui continue de cultiver son petit « plus » européen. Détachement, remarques acerbes et cynisme érudit : il excelle dans les rôles de vilain. Dans Alita : Battle Angel de Robert Rodriguez, en salle le 13 février, le voilà qui s’essaie à la bonté. Par esprit de contradiction plus que par défi : cela fait longtemps qu’il n’a plus rien à se prouver.

Un anglais parfait, à peine teinté d’un léger accent allemand. Une assurance déconcertante. Un sourire un peu trop bienveillant. 

Si, dans la vraie vie, il n’est pas le méchant qu’il interprète dans presque tous ses films, Christoph Waltz prend un malin plaisir à laisser planer le doute. « J’aime avoir l’esprit occupé par des rôles complexes. J’essaie de dépeindre les personnages les plus odieux et cruels, car j’aime chercher leur humanité. » 

À 62 ans et seulement une décennie de carrière à Hollywood, l’acteur austro-allemand a appris qu’il ne servait à rien de chercher à séduire. À peine le jeu de questions-réponses entamé, il nous fait comprendre qu’il va mener la danse et utiliser son interview pour rappeler aux jeunes Européens que leur liberté a coûté cher. On avait demandé un acteur, on se retrouve en face d’un érudit un brin moralisateur. Le genre à qui le destin a appris la patience.

Christoph Waltz a attendu trente ans son heure de gloire. Il se souvient de son passé d’enfant de chœur, dans l’Autriche des années 1960, comme d’un supplice. « Ma seule obsession était de grandir pour pouvoir quitter l’Église. » Ce qu’il fait une semaine après ses 18 ans. 

Sa famille appartient à la bourgeoisie de Vienne, on y travaille dans le théâtre depuis trois générations. Son destin semble tracé. Mais il ne le sait pas. Être acteur ? « Ça m’est tombé dessus et je n’y ai pas opposé suffisamment de résistance », confie-t-il, comme si, tout à coup, il oubliait que le jeu en valait la chandelle.

Il étudie d’abord le chant et l’opéra à Vienne, avant de tenter sa chance une première fois outre-Atlantique en prenant des cours d’art dramatique à New York. Le rêve américain tourne court et il rentre en Europe, se marie, fonde une famille. Commencent les années « casse-croûte ». Il enchaîne les rôles stables, mais peu gratifiants, dans des séries comme Inspecteur Derrick et Rex, chien flic. Il a trois enfants… 

La période Tarantino 

De cette période, il dit lui-même : « Il y a peu de films dont je n’aie pas honte. » Il faut l’esprit retors de Quentin Tarantino pour avoir vu, dans cette institution de la télévision austro-allemande, qui, depuis l’âge de 21 ans, tourne entre un et cinq téléfilms par an, le méchant dont il rêve, polyglotte, cultivé et cruel. 

En 2008, Tarantino est même sur le point d’abandonner le scénario sur lequel il travaille depuis dix ans, Inglourious Basterds. Avec Waltz, c’est le coup de foudre. Il a dégotté l’acteur parfait pour incarner le colonel SS Hans Landa, pilier du scénario, et pas seulement parce qu’il parle l’anglais, l’allemand et le français, avec de bonnes notions d’italien. Waltz n’a jamais oublié. Après avoir reçu le prix d’interprétation au Festival de Cannes, il déclare : « Quentin, merci de m’avoir rendu ma vocation. » Il a aussi décroché l’Oscar. Enfin, les portes de Hollywood lui sont grandes ouvertes.

Désormais, il vit confortablement sur les rives du Pacifique, avec sa nouvelle femme et leur fille. Son nom peut se lire sur une des étoiles de Hollywood Boulevard, et il a même raflé un deuxième Oscar grâce, encore, à Quentin Tarantino pour Django Unchained : 

« Aujourd’hui, je vis une histoire d’amour inconditionnelle avec le cinéma. »

Mais il est le seul à ne pas se laisser impressionner par ce coup de théâtre… au cinéma. « Ces dix années de célébrité ne m’ont rien appris que je ne savais déjà, et surtout pas sur l’humanité. Je suis heureux de ne plus être un débutant dans le métier et d’avoir la carrière qui me permet d’encaisser. » 

Ses Oscars et autres Golden Globes sont enfermés dans une armoire. « Je n’ai pas besoin de les voir pour me rappeler que je les ai. Et puis, esthétiquement, ils vont très mal ensemble. » Pas question de se laisser attendrir. Mais « le nazi du film de Tarantino » n’oublie jamais de condamner la montée du populisme et de l’extrême droite, en Autriche comme aux États-Unis. Un devoir quand on a joué comme lui les tortionnaires du temps du nazisme ou de la guerre froide (contre James Bond dans Spectre), ou le vilain colonisateur dans Tarzan

Avec Alita : Battle Angel, Waltz va surprendre : enfin, il interprète un bienveillant cybernéticien qui sauve une adolescente cyborg de la destruction pour en faire une héroïne. Il n’en est pas encore à sauver de véritables humains, mais il y a du progrès. « Je n’aurais jamais pensé défendre un film comme celui-là. Il n’y a pas besoin d’un manuel pour le regarder. Il correspond exactement à ce qu’on attend du cinéma. Si vous voulez y voir une critique de la technologie, vous l’avez. Mais si vous voulez y voir simplement une histoire d’amour entre deux adolescents ou une relation père-fille, vous pouvez aussi. » 

Parfois, Christoph Waltz oublie que, en dehors du cinéma, il n’est pas obligé d’avoir l’air méchant. 

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