La Presse en Irlande du Nord

Le prochain champ de bataille des pro-choix

Maintenant que la question est réglée au sud, l’Irlande du Nord est l’une des dernières régions européennes où l’avortement est toujours considéré comme un crime. Des voix s’élèvent, de plus en plus nombreuses, pour la levée de l’interdiction. Mais cela pourrait prendre du temps, a constaté notre journaliste de passage à Belfast.

Un dossier de Jean-Christophe Laurence

La Presse en Irlande du Nord

Le Brexit avant le droit à  l’ avortement ?

Depuis 1967, toutes les Britanniques ont accès à l’avortement. Toutes ? Non. Si les Anglaises, les Galloises et les Écossaises ont gagné le droit d’interrompre une grossesse il y a plus de 50 ans, ce n’est toujours pas le cas des Nord-Irlandaises. Pourquoi Londres n’intervient-elle pas pour uniformiser cet accès dans tout le royaume ?

Belfast — Elles sont arrivées en autocar devant l’hôtel de ville de Belfast, attendues par la police et les photographes. Certaines avaient revêtu des tenues inspirées de la série télé américaine La servante écarlate, récit dystopique où les femmes sont réduites à n’être que des utérus ambulants.

D’un geste coordonné, elles ont sorti leurs boîtes de pilules abortives, avant de gober les cachets au nez et à la barbe des agents et des groupes pro-vie venus contre-manifester.

En temps normal, cet acte de provocation aurait pu leur valoir une arrestation. Mais devant la forte présence médiatique, les autorités ont choisi de fermer les yeux. « Peu importe leur réaction, nous étions déterminées à le faire », raconte Eleanor Crossley Malone, rencontrée à Belfast au lendemain de la manifestation.

« Il y avait parmi nous un grand désir de désobéissance. »

« Une enclave arriérée »

Depuis que la République d’Irlande, au sud, a voté massivement pour la légalisation de l’avortement, à la fin de mai, les yeux sont maintenant tournés vers l’Irlande du Nord, qui est la seule nation du Royaume-Uni à interdire l’avortement.

La loi de 1967, qui légalisait l’avortement en Grande-Bretagne, s’applique en effet à l’Angleterre, à l’Écosse et au pays de Galles, mais pas à l’Irlande du Nord.

« Nous sommes vraiment une enclave arriérée. »

— Eleanor Crossley Malone, porte-parole du mouvement féministe ROSA en Irlande du Nord, qui milite activement pour la légalisation de l’avortement

« En Europe, il n’y a qu’à Malte que les lois sont aussi sévères. »

En Irlande du Nord, l’avortement est encadré par une loi très stricte (Offences Against the Person Act) datant de 1861. Selon cette loi, toute femme subissant un avortement est théoriquement passible de la prison à vie, et ce, même en cas de grossesse provoquée par un viol ou un inceste ou encore si le fœtus présente une anomalie qui risque de lui être fatale. L’avortement n’est permis que si la vie ou la santé de la mère sont en danger.

Dans les faits, ces sentences ne sont pas appliquées. Mais les Nord-Irlandaises qui ont besoin d’un avortement doivent se rendre en Grande-Bretagne, où l’interruption de grossesse est permise, ou encore contourner la loi en se procurant illégalement des pilules abortives sur l’internet.

Selon les chiffres de l’Association de planification familiale, quelque 800 Nord-Irlandaises se seraient rendues en Angleterre en 2014 pour interrompre une grossesse. Une démarche coûteuse, puisqu’en plus de l’intervention elle-même (non couverte par le régime d’assurance maladie britannique), elles doivent aussi payer le déplacement et l’hébergement, ce qui affecte au premier chef les femmes de milieux défavorisés.

Politique et religion

Pourquoi la loi de 1967 ne s’applique-t-elle pas à l’Irlande du Nord, qui fait pourtant partie intégrante du Royaume-Uni ? Les raisons sont davantage d’ordre politique que religieux, quoiqu’en Irlande du Nord, les deux se confondent souvent passionnément, sous la forme d’interminables débats opposant catholiques et protestants.

Il faut savoir que la vie politique nord-irlandaise est dominée depuis des années par des partis ultraconservateurs protestants, qui se sont révélés intraitables sur la question. Le Parti unioniste démocratique (DUP), vainqueur aux dernières élections, s’oppose notamment à toute modification de la loi, refusant même de permettre l’avortement en cas d’inceste ou de viol, tout comme il s’oppose au mariage pour conjoints de même sexe, qui constitue l’autre grande cause sociale en Irlande du Nord.

Deuxième force politique de la région, le Sinn Féin (catholique, nationaliste) se dit pour sa part ouvert au changement, non sans quelques restrictions. Cette nouvelle approche devrait être officialisée fin juin par le parti. Mais certains estiment déjà qu’elle pourrait lui coûter de précieux votes lors des prochaines élections régionales.

À Londres d’agir ?

Depuis le référendum en Irlande, des voix s’élèvent pour que la première ministre britannique, Theresa May, intervienne directement dans le dossier.

Celle-ci a, jusqu’ici, choisi de s’en laver les mains, affirmant que la question relevait des compétences de l’Assemblée nord-irlandaise, à Belfast.

Le problème est que l’Irlande du Nord n’a plus de gouvernement depuis 18 mois, en raison d’une impossible coalition entre le DUP et le Sinn Fein (voir autre texte).

Une intervention de Theresa May pourrait du reste lui coûter son poste, puisque sa courte majorité dépend entièrement de l’appui des 10 députés du DUP qui siègent au Parlement britannique. La leader du DUP, Arleen Foster, a clairement laissé entendre que l’alliance serait brisée si May agissait « au-dessus » de l’Assemblée nord-irlandaise.

« Ce n’est pas à Westminster [le siège du Parlement britannique] de décider pour l’Irlande du Nord. Tout geste en ce sens serait contraire à la démocratie. »

— Bernadette Smyth, présidente de l’association pro-vie Precious Life à Belfast

Pour Éamonn Ó Ciardha, professeur d’histoire de l’Irlande à l’Université d’Ulster à Coleraine, ce cul-de-sac politique laisse présager que la situation est encore loin d’être réglée.

« Theresa May ne va pas bouger, dit-il. Elle a été menacée par le DUP, alors, pourquoi agirait-elle ? Je pense que pour finir, la question de l’avortement en Irlande du Nord est très loin dans sa liste de priorités. »

« Et avec le Brexit qui s’en vient, elle a à l’évidence d’autres chats à fouetter. »

Accès à l’avortement en Europe

Irlande

Le 25 mai, les Irlandais ont approuvé à une majorité écrasante de 66 % la libéralisation de l’avortement par référendum. Un projet de loi devrait être présenté d’ici juillet. Dublin avait annoncé, en cas de victoire du Oui, son intention d’autoriser l’interruption volontaire de grossesse (IVG) sans condition jusqu’à 12 semaines, jusqu’à 24 semaines dans des cas exceptionnels, notamment quand la vie de la mère est menacée. — D’après l’Agence France-Presse

Malte

Cette toute petite nation insulaire au sud de l’Italie, où le catholicisme est religion d’État, reste le seul pays de l’Union européenne prohibant totalement l’interruption volontaire de grossesse. En cas d’infraction, la peine encourue va de 18 mois à trois ans de prison. L’avortement est également illégal en Andorre et à Saint-Marin, qui sont en Europe, mais pas dans l’Union européenne, ainsi qu’au Vatican. — D’après l’Agence France-Presse

Pologne

La Pologne ne permet l’avortement qu’en cas de viol, d’inceste, de danger pour la vie de la mère ou de malformation irrémédiable du fœtus. Au début de l’année, une tentative des ultraconservateurs de limiter encore l’accès à l’IVG a entraîné d’importantes manifestations à travers le pays.

— D’après l’Agence France-Presse

Croatie

En Croatie, des milliers de personnes ont manifesté en mai pour réclamer la remise en cause du droit à l’avortement, pourtant garanti depuis 1978.

— D’après l’Agence France-Presse

Chypre

En mars dernier, le Parlement chypriote a réduit les contraintes imposées aux femmes pour avorter, après des années de débats dans ce pays de l’Union européenne disposant d’une des législations les plus strictes en la matière. Jusqu’alors, les avortements étaient légaux seulement dans certaines circonstances.

— D’après l’Agence France-Presse

La Presse en Irlande du Nord

Trois questions pour comprendre

Crise politique au Parlement régional de Belfast, évolution des mœurs, stratégies inspirées de la campagne référendaire au sud… Trois questions pour comprendre les enjeux que comptent déjouer les pro-choix nord-irlandais.

Comment les pro-choix comptent-ils s’y prendre pour faire avancer leur cause ?

La campagne pour le Oui en Irlande a été presque essentiellement menée par des groupes militants et des mouvements citoyens. C’est la méthode que comptent employer les groupes pro-choix nord-irlandais pour se faire entendre à Belfast et jusqu’à Londres. « Nous ferons du porte-à-porte, s’il le faut », résume Mel Bradley, de l’association Alliance for Choice.

Pour Eleanor Crossley Malone, du mouvement féministe ROSA, la question de l’avortement a trop longtemps été « éclipsée par des débats de religion » qui divisent la société nord-irlandaise. Selon elle, le succès de cette nouvelle bataille devra passer par une alliance entre les deux communautés. « Cet enjeu concerne tant les protestantes que les catholiques », dit-elle.

Elle se réjouit, du reste, que ce sujet longtemps tabou en Irlande du Nord soit enfin débattu. « Tant qu’on contournait discrètement la loi, nos politiciens ne se sentaient pas tenus d’aborder la question. Maintenant, tout est sur la table. »

Qu’en pensent les Nord-Irlandais ?

Malgré la résistance au niveau politique, la société nord-irlandaise semble de plus en plus ouverte à la légalisation de l’avortement. Selon un sondage Northern Ireland Life & Times effectué il y a un an, 78 % de la population se disait favorable à l’avortement si la grossesse était le résultat d’un crime sexuel et 73 % en cas d’anomalie fœtale pouvant conduire à la mort. Selon un sondage Sky Data, mené récemment, 54 % des Nord-Irlandais se disent par ailleurs favorables à un avortement sans restriction pratiqué dans les 12 premières semaines. « C’est plus modeste que le 66 % de Oui au référendum en république d’Irlande, convient Eleanore Crossley Malone, de ROSA. Mais je ne doute pas que si nous avons le même degré de mobilisation ici [que dans le sud], nous pouvons changer les esprits des gens, de la même façon. »

Pourquoi l’Irlande du Nord est-elle actuellement engluée dans une impasse politique ?

L’accord du Vendredi saint (Good Friday Agreement), signé en 1998 après 30 ans de guerre civile, stipule que le gouvernement nord-irlandais doit être partagé également entre nationalistes (pour une Irlande réunie) et unionistes (pour le maintien de l’Irlande du Nord dans le Royaume-Uni). Or, cette alliance forcée a bien du mal à fonctionner. En janvier 2017, l’Assemblée nord-irlandaise a été dissoute, le Sinn Féin (parti nationaliste) et le Parti démocratique unioniste (DUP) s’opposant sur des thèmes aussi variés que la langue irlandaise, le Brexit et le mariage entre conjoints du même sexe, le tout sur fond d’enquête pour corruption concernant la première ministre Arleen Foster, du DUP.

Les pouvoirs exhaustifs normalement dévolus à l’Assemblée législative nord-irlandaise (santé, éducation, transport, justice, agriculture) sont depuis gérés à Londres par le gouvernement britannique – conservateur –, dont la courte majorité repose par ailleurs sur son alliance avec le DUP, qui détient 10 sièges à Westminster (Parlement britannique). Une situation qui pourrait fort probablement se prolonger, estime Christophe Gillissen, du département d’études irlandaises à l’Université de Caen.

« Selon les accords de paix, il est dit que le Royaume-Uni doit être impartial, pour pouvoir agir comme médiateur dans d’éventuelles négociations entre le Sinn Féin et le DUP. Le problème, c’est que le gouvernement britannique actuel n’est absolument pas impartial puisqu’il est officiellement soutenu par le DUP à Westminster. S’il s’adresse au Sinn Féin, le Sinn Féin va le renvoyer en lui disant qu’il parle au nom du DUP. Et s’il encourage le DUP à faire des concessions, le DUP va refuser en disant : “N’insistez pas, sinon on ne vous soutient plus.” Cette crise politique risque donc de durer encore quelque temps… »

Aux dernières élections, en mars 2017, le Sinn Féin et le DUP ont tous deux remporté 27 sièges, sur les 90 que compte l’Assemblée.

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