Chronique

L’éternel et brillant Second

Avec Bernard Landry disparaît un peu plus cette génération de Québécois pour qui la politique était l’ambition suprême, l’activité humaine ultime.

Cette génération qui a été pratiquement la dernière formée au « cours classique ». Son père avait dû interrompre ses études à cause de la Crise économique et en était resté aigri. Lui, né dans le village de Saint-Jacques de Montcalm, ne raterait pas sa chance chez les Clercs de Saint-Viateur de Joliette.

C’était au temps où les prêtres-enseignants ciblaient « l’élite de demain », et Bernard Landry était un des élus. Nul besoin de l’avoir côtoyé, il suffit d’écouter d’anciennes entrevues de l’homme pour apprécier son envergure intellectuelle. Sa culture, profonde, son vocabulaire, sa vivacité d’esprit, son sens de la répartie le mettent dans une catégorie à part. François Legault a raison de le ranger parmi les « grands » politiques de sa génération.

Et pourtant, c’est tout de même un destin politique inachevé que le sien. Le plus souvent, il a été le second. Un second superbe, mais second quand même.

Je me souviens clairement du jeune ministre de René Lévesque qui parlait d’économie et d’indépendance avec une verve extraordinaire à la fin des années 70. Il disait candidement qu’un jour, il aimerait être le chef, il ne s’en cachait pas, c’était une chose légitime et il en avait manifestement le talent.

Mais quand Lévesque est parti, c’est Pierre Marc Johnson qui a eu le haut du pavé. Landry s’est effacé rapidement, sans même attendre le verdict des membres, tant la victoire de l’autre était évidente. Quand Johnson a démissionné, en 1987, il n’y avait pas de doute : Jacques Parizeau serait le successeur. Il n’y a même pas eu de course, tant la stature de Monsieur écrasait toute concurrence. Tout aussi évidemment, il serait le second aux commandes… et, qui sait, le prochain chef.

Mais quand, le lendemain du référendum de 1995, Parizeau démissionne à son tour, c’est Lucien Bouchard qui est descendu d’Ottawa, on aurait dit du Ciel, sans la moindre opposition.

Encore un autre avec ce foutu « charisme » qui lui aura fait défaut. Il n’y a pas eu de course cette fois-là non plus. Il serait, tout aussi évidemment, le Super Second.

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Non pas que Bernard Landry ait été dépourvu de charme politique, bien au contraire. Peu de gens dans notre histoire politique ont si bien manié la parole. Trop, peut-être ? Assez en tout cas pour qu’après deux tentatives valeureuses (1970 et 1973) de se faire élire dans « son » Joliette, l’association de circonscription l’en expulse en 1976. Trop intello, trop « loin du monde », lui a-t-on dit. On lui a préféré un plus populiste, le syndicaliste Guy Chevrette. Il est allé se faire élire quand même dans Fabre, à Laval.

Quand il s’est fait battre en 1985, deux élections plus tard, il a fait part de ses états d’âme aux journalistes : « Qu’est-ce qui fait que je ne passe pas ? Est-ce parce que j’ai étudié à Paris ? Que mon niveau de langage déplaît ? Que je suis trop abstrait ? »

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En 2001, Lucien Bouchard claque la porte et c’est enfin « son tour » : il devient premier ministre. Un demi-tour, en vérité. Il sera aux commandes deux ans durant, sera défait par Jean Charest, et démissionnera sur un coup de tête de la direction de son parti en 2005. Un coup de tête qu’il a regretté longtemps, c’était évident. Il avait été froissé du résultat médiocre du vote de confiance de ce parti si dur avec ses chefs.

C’est vrai, il avait ce caractère impulsif, et sous l’infinie civilité la colère bouillait pas loin dessous. Nous sommes plusieurs journalistes à avoir subi ses tempêtes téléphoniques légendaires, pour une question jugée mal à propos, une phrase qu’il n’avait pas digérée dans un texte.

Et pourtant, quelques semaines plus tard, il pouvait appeler sans prévenir pour discuter de la bonne façon de mener des appels d’offres, avec une ouverture d’esprit sincère et un humour qui vous désarçonnait complètement. Mes collègues qui étaient aux pages économiques recevaient souvent ses appels pour parler finances publiques et développement économique. C’était un esprit curieux, infatigable, passionné.

Autre trait remarquable et constant chez lui : un intérêt pour les idées nouvelles et la jeune génération.

Il a toujours cultivé une sorte de cour autour de lui, s’est toujours nourri de l’air du temps intellectuel. Ce n’était pas un nostalgique, bien qu’il ait eu le sens de l’histoire.

Son drame politique personnel a été de ne pas avoir été « aimé » comme l’ont été Lévesque, Johnson un temps et Bouchard. Ou d’avoir été dans l’ombre immense de Parizeau.

Une ombre qui ne devrait pas nous faire oublier son long engagement au développement du Québec, qu’il a servi avec une rare compétence et une vision économique profonde. Il a été un progressiste, un social-démocrate compétent. Il a aussi signé cette « paix des braves » historique avec la nation crie. Peu de nos politiques contemporains ont autant mérité de la nation, de la patrie comme il aimait à dire. C’est le lot des « seconds » de ne pas voir leur mérite pleinement reconnu.

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