Copropriété

Vieillir ensemble

C’est le rêve de plusieurs : vieillir à la maison, entouré de ses proches. En transformant une ancienne caisse populaire en copropriétés, un groupe d’amis avait cette idée en tête. Et 15 ans plus tard, l’aventure se poursuit dans l’enthousiasme.

UN REPORTAGE DE NOTRE COLLABORATEUR SAMUEL LAROCHELLE

Vivre entre amis

Il y a 15 ans, sept amis alors dans la quarantaine et la cinquantaine ont transformé une ancienne caisse populaire en immeuble de copropriétés. Aujourd’hui encore, complicité et énergie contagieuse caractérisent la vie dans ces cinq unités d’habitation.

Ils l’ont précisé à plus d’une reprise en entrevue : leur concept n’a rien d’une commune ni d’une secte. Il s’agit plutôt d’un édifice dans lequel les copropriétaires se connaissent depuis plus de 20 ans, voire 40. Des amis qui s’apprécient, s’entraident parfois et se fréquentent souvent.

Origine du concept

L’idée a d’abord été suggérée par Claude Plante, qui avait déjà acheté et habité un immeuble avec des amis à Québec et retenté le coup des années plus tard à Montréal. Des expériences suffisamment positives pour qu’il ait envie de se lancer avec six autres amis au début du millénaire.

« En 2002-2003, on se demandait comment on allait vieillir et on pensait tous à un projet du genre. Nous étions trois à y songer d’un côté et quatre d’un autre, alors on a décidé de se réunir. »

— Claude Plante

Leurs objectifs principaux : vivre près les uns des autres et faire plusieurs activités ensemble, tout en ayant leurs unités respectives. Et ce, sans déménager dans la même tour de condos. « On voulait une construction qui nous permettrait de créer cinq appartements originaux qui nous conviennent, sans être trop nombreux », explique Jean Lepage.

Il n’y a aucune règle dans le projet qu’ils ont nommé Solano. Aucune obligation à passer du temps ensemble. Aucune tâche assignée. « Chacun fait ses affaires, précise Esther Gaudreault. Si on a du temps pour être ensemble, on le fait, sinon, ce n’est pas grave. »

Cela dit, certaines habitudes sont plus simples à prendre dans une telle situation. « Presque tous les matins, Réjeanne et moi, on prend un café ensemble », souligne Christiane Miville-Deschênes.

Critères de recherche

On pourrait imaginer qu’il a été complexe de trouver un quartier, une rue et un immeuble qui convenaient aux besoins de sept personnes différentes. Pourtant, la recherche a été faite selon des critères qui faisaient l’unanimité : un bâtiment permettant la création de cinq unités, une rue peu passante, la possibilité de créer un vrai jardin et six stationnements. « Ces contraintes faisaient en sorte qu’on visualisait très rapidement ce qui fonctionnerait ou pas quand on visitait », dit M. Plante. « Toutes les fins de semaine, on faisait des visites, ajoute Mme Miville-Deschênes. On en a vu beaucoup avant de trouver le bon ! »

Ils sont finalement tombés sur la perle rare dans l’arrondissement de Rosemont–La Petite-Patrie. « À l’époque, Desjardins annonçait qu’elle se départait de certains édifices et les immeubles apparaissaient sur le marché immobilier. »

Par contre, l’achat de l’édifice impliquait de garder la caisse populaire comme locataire pendant près d’un an et de conserver un guichet automatique fonctionnel pendant au moins cinq ans. « On l’a gardé pendant neuf ans finalement », révèle M. Plante, dont l’unité était adjacente au guichet.

La transformation

Après l’achat réalisé en 2004, les sept amis ont été locateurs de la caisse populaire pendant 11 mois, avant d’effectuer d’importants travaux. Des rénovations qui ont porté l’investissement global à environ 1,3 million de dollars, en incluant les 390 000 $ déboursés pour l’achat de la bâtisse.

Puisque la rue où ils ont établi leur projet avait un zonage à la fois commercial et résidentiel, les copropriétaires ont évité quantité de documents à remplir. Par contre, la magnifique église installée face à leur propriété a influencé la suite des choses. « L’entourage immédiat de l’église, qui est marquante pour le quartier d’un point de vue patrimonial, fait l’objet de règles particulières », explique Claude Plante, dont les études en architecture ont fait de lui le porte-parole du groupe auprès de la Ville de Montréal.

Un exemple de contrainte ? Quand ils ont voulu faire des modifications aux murs extérieurs, ils ont été obligés de garder la couleur des briques… qui ne sont plus fabriquées depuis quatre décennies. Résultat : les femmes ont passé un été à débriquer, à nettoyer et à récupérer tout ce qu’elles pouvaient.

Parce que voilà, les sept propriétaires ont tous joué aux charpentiers-menuisiers, en plus de faire appel à des spécialistes pour la plomberie, l’électricité, etc.

« En étant les constructeurs de nos unités, on s’est approprié la maison beaucoup plus que si on avait fait affaire avec un entrepreneur général. C’est un concept qui n’existait pas à l’époque : transformer un édifice en habitation en s’autoconstruisant. »

— Esther Gaudreault

Travaux généraux

Les copropriétaires ont effectué ou dirigé d’énormes travaux pour remplacer les vitrines en murs et en fenêtres, créer des balcons, creuser le sol, fabriquer une entrée et des cours à l’anglaise. Étant donné que ces travaux étaient payés par sept portefeuilles, les économies ont été substantielles. D’ailleurs, la même philosophie a été utilisée pour les électroménagers, achetés en groupe à prix moindres.

Bien sûr, qui dit ancienne caisse dit coffre-fort et dispositif de béton pour le dépôt de nuit. Christiane Miville-Deschênes a conservé la – magnifique – structure de la chambre forte dans son unité, mais elle a fait retirer la porte. « Il nous a fallu un diable sur quatre roues et des pinces pour faire tenir la porte, avant qu’un camion la récupère avec un bras articulé », explique M. Plante.

Potentiel de revente

Quand on leur demande s’ils imaginent vivre longtemps dans leur immeuble entre amis, les copropriétaires répondent en chœur qu’ils ne pensent pas du tout à cela. Cependant, ils sont tous convaincus du potentiel de revente de leurs unités. D’ailleurs, deux membres du groupe original les ont quittés en décembre 2017.

Esther Gaudreault est persuadée que leur concept plaira à de futurs acheteurs. Son ami Réjeanne Lemay renchérit en évoquant la demande d’une ancienne collègue de travail qui désire les rencontrer pour parler de leur concept, puisqu’elle souhaite lancer un projet semblable avec des amis. Claude Plante y voit même un atout, en soulignant certains bienfaits de vivre près de ses proches. « J’ai eu un cancer, que j’ai encore d’ailleurs, et j’avais besoin d’aide, souligne-t-il. C’était beaucoup pour mon mari de s’occuper de moi, mais tous mes voisins et amis m’ont aidé de plusieurs façons. D’ailleurs, tous les autres, ou presque, ont connu des ennuis de santé et ont besoin d’aide. »

L’automne dernier, l’attrait des unités de leur propre copropriété a été confirmé quand le duo habitant la plus grande unité avec ses enfants a décidé de la vendre. « Ma sœur Christiane et son conjoint Daniel sont partis parce qu’ils étaient rendus deux dans un espace de 2400 pi2, explique Jean Lepage. C’était devenu trop grand et trop coûteux. Et Christiane voulait se rapprocher de son nouveau travail. »

Quand est venu le temps de vendre, le duo a bien sûr expliqué la dynamique de l’immeuble aux futurs acheteurs. Et les cinq membres originaux toujours en place – Claude, Esther, Jean, Christiane et Réjeanne – disposaient d’une clause de premier refus. « Dans un délai assez court, on peut refuser la vente d’une unité, mais on doit alors racheter l’unité en question », explique Mme Gaudreault.

Depuis décembre 2017, de nouveaux visages sont donc apparus dans la copropriété. L’entente est déjà bonne, mais les prochains mois feront certainement naître des liens plus forts. « On va les découvrir davantage cet été dans notre grande cour, croit M. Lepage. On s’y rejoint souvent pour prendre l’apéro ou un repas. Au moins une fois par semaine. »

Unités sur mesure

Pendant des semaines, sinon des mois, chaque copropriétaire a réfléchi et discuté longuement avec Claude Plante, le passionné d’architecture, afin d’imaginer les détails de sa future unité. Tournée de copropriétaires..

Réjeanne Lemay

890 pi2

Demande spéciale : puisqu’elle possédait la plus petite unité, il était primordial d’avoir une aire presque entièrement ouverte. « J’étais prête à avoir une petite chambre fermée, pourvu que tout le reste communique, dit-elle. Puisque l’unité est fenestrée sur trois côtés, c’est le bonheur pour moi ! »

Christiane Miville-Deschênes

1500 pi2

Demande spéciale : un concept loft qui permettrait de conserver la lumière de l’avant et de l’arrière de l’immeuble. Elle désirait aussi conserver la structure de la chambre forte, sans la porte. Et isoler la télé. « Comme j’ai des petits-enfants, je ne pouvais pas imaginer qu’ils regarderaient une émission pendant qu’on mangeait. Il fallait que le téléviseur soit dans un espace différent. »

Esther Gaudreault et Jean Lepage

Environ 1600 pi2

Demande spéciale : avoir un maximum de lumière, même si l’unité est enclavée entre celles de Claude et de Christiane. La solution est venue d’un mur en courbe permettant un meilleur passage de la lumière et une perspective originale. Sans oublier un rêve de Jean : un écran de télévision plasma au-dessus de la cheminée. « J’avais vu ça dans une revue et j’avais trouvé ça épatant ! Maintenant, je l’ai. »

Claude Plante

1500 pi2

Demande spéciale : une organisation spatiale permettant à cet amoureux de la cuisine de voir la télévision et le foyer en direct de son comptoir. « Comme j’y passe énormément de temps pour faire à manger et nettoyer, c’était un élément important pour moi, dit-il. Et je voulais avoir accès à la lumière tout le temps. »

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