Opinion : Fabrice Vil

L’époque d’Alexandre Bissonnette

Est-ce que ça vous arrive de vous demander comment, dans l’Histoire, des populations ont pu laisser se commettre des injustices absurdes ?

Ça m’arrive. Quand je pense à l’Holocauste, qui a permis l’extermination de personnes en raison de leur religion. À l’apartheid, qui visait à séparer les gens en fonction de leur couleur de peau. Aux pensionnats autochtones, qui voulaient faire disparaître par assimilation les premiers peuples habitant sur ce territoire.

Idiots, les témoins de ces abominations, et qui ne s’y sont pas opposés ? Je crois plutôt que ces gens, quoique de bonne volonté, n’étaient pas conscients. Qu’ils étaient apathiques. Ou qu’ils se sentaient impuissants.

On risque de dire la même chose de notre époque, celle d’Alexandre Bissonnette. Je ne suggère pas que ce qui se passe au Québec s’assimile aux crimes comme le génocide. Je ne prétends pas, non plus, qu’on assiste à une montée de l’extrême droite aussi évidente qu’ailleurs dans le monde.

N’empêche que nous faisons peu contre l’injustice qui frappe certains groupes minoritaires. Ça, les prochaines générations nous en tiendront responsables.

Vos petits-enfants sauront quoi de notre époque ? Ils apprendront qu’en janvier 2017, six personnes à Québec ont été tuées en raison de leur confession musulmane. Qu’en 2019, durant la semaine où on soulignait le deuxième anniversaire de cette tuerie, le premier ministre a dit qu’il n’y avait pas d’islamophobie au Québec. Il s’est ravisé ensuite, mais trop tard.

On leur expliquera que notre premier ministre a refusé d’officialiser une journée contre l’islamophobie et que, dans les jours qui ont suivi, il a relancé l’idée d’interdire aux personnes qui sont en autorité, dont les enseignants, de porter des signes religieux.

Ces jeunes vont écarquiller les yeux. Limiter le droit des femmes musulmanes de porter des signes religieux, alors qu’elles sont déjà discriminées ? Pourquoi ?

On citera ce qu’a dit le premier ministre en février 2019 : « Au Québec, il y a des gens qui sont racistes et qui souhaiteraient, par exemple, qu’une personne ne puisse pas porter un signe religieux dans la rue. » Selon lui, l’interdiction, « c’est comme si on venait définir un carré de sable. »

Les prochaines générations vont tomber en bas de leur chaise quand elles sauront que pour calmer le racisme, on ne l’a pas combattu, mais on lui a accordé de la légitimité.

Ne tirez pas sur le messager, et relisez le propos de François Legault lui-même. De son propre aveu, une des raisons motivant l’interdiction des signes religieux dans certaines sphères de l’État est l’apaisement du racisme.

Oui, le débat sur la laïcité a sa place au Québec. Peu importe mon opinion personnelle, je comprends, malgré mon désaccord, qu’une majorité de la population veuille que la loi interdise le port de signes religieux ostentatoires par les juges, les policiers et les gardiens de prison.

Mais voilà ce qui est ahurissant : six personnes ont été tuées en raison de leur religion. Nous savons que les crimes haineux ont connu une hausse au Canada. Notre meilleure réponse ? Débattre de la laïcité de l’État. Aucune autre mesure. Rien.

RELIRE LE RAPPORT BOUCHARD-TAYLOR

Et notre référence en la matière ? Le rapport Bouchard-Taylor, comme si ce rapport se limitait au port des signes religieux, alors que ce n’est pas le cas. Que dit aussi ce rapport ?

Il relate qu’un sondage Léger Marketing mené le 15 janvier 2007 « révélait que 59 % des Québécois se disaient racistes ».

Il mentionne que « les musulmans, et en particulier les arabo-musulmans, sont présentement – avec les Noirs – le groupe le plus touché par les diverses formes de discrimination ». Il constate qu’il est « pressant de provoquer une vigoureuse prise de conscience ».

On n’en a rien fait. Il ne s’agit pas ici de notions complexes comme l’appropriation culturelle. Prenons un problème aussi évident que la haine.

En 2015, le gouvernement libéral a déposé le projet de loi 59 concernant la lutte contre les discours haineux et les discours incitant à la violence. Ce projet de loi a été vertement critiqué, principalement au nom de la liberté d’expression, par la CAQ, le PQ et plusieurs commentateurs. Le projet de loi 59 a finalement été dépouillé en 2016 des dispositions visant à lutter contre les discours haineux.

Comme société, nous avons échoué dans notre tentative d’équilibrer la liberté d’expression et la lutte contre la haine. Si nous avions réussi, nous aurions possiblement évité la mort de six personnes de confession musulmane.

Le gouvernement libéral a tabletté le rapport Bouchard-Taylor. Et même après la tuerie du 29 janvier 2017, ce gouvernement a torpillé la consultation publique sur le racisme qu’il avait annoncée.

Aujourd’hui au pouvoir, la CAQ se campe dans l’idée d’intégration économique des immigrants, sans autre mesure. François Legault est un homme d’action. Quel est son plan de lutte contre le racisme ?

Et nous, que pouvons-nous faire ? Le rapport Bouchard-Taylor dit : « Le moyen de surmonter l’islamophobie, c’est de se rapprocher des musulmans et non pas de les fuir. »

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