Musique

« On t’aime, Guylaine ! »

Dès qu’on a traversé les ponts, la notoriété et la popularité de Guylaine Tanguay montent en flèche. La Presse l’a suivie un week-end sur la route, le temps de constater l’amour incommensurable que la reine du country-pop québécois reçoit de son public.

Voilà au moins 20 minutes que la dame fait la queue, patiemment.

Lorsqu’arrive enfin son tour, son sourire ne ment pas : l’attente en a valu la peine. Son idole, la chanteuse Guylaine Tanguay, l’accueille et la salue comme si elles se connaissaient depuis toujours.

La dame dépose sur une table une bonne dizaine d’albums, certains en double et en triple – toute la parenté a fourni le sien. La reine québécoise de la country-pop autographie les pochettes, une à une.

Ce manège, c’est le rituel d’après-spectacle de Guylaine Tanguay, que nous avons suivie sur la route dans le cadre de sa tournée 3764 Elvis Presley Boulevard, une revue des plus grands succès du King qu’elle trimballera dans toute la province jusqu’à la fin de l’année.

À Rivière-du-Loup et à Saint-Georges, ces rencontres avec le public ont duré environ une demi-heure. Mais il n’est pas rare qu’elles s’étirent sur une heure, voire plus.

« À mes yeux, c’est aussi important que le spectacle lui-même. Si j’invite des gens chez moi, je ne les mets pas dehors avant le dessert. C’est une marque de respect. », affirme Guylaine Tanguay.

Le moment partagé avec chaque fan se résume parfois à une poignée de main gênée. Mais il peut aussi s’étirer un peu plus, comme lorsqu’une dame confie à la chanteuse qu’elle combat un cancer du sein. Guylaine placote avec elle, lui souhaite bonne chance.

Ce sont majoritairement des femmes qui viennent la retrouver. Un jeune homme a néanmoins patienté pour venir faire un câlin à sa meilleure. Un autre, plus âgé, vient lui faire un baisemain.

Phénomène régional

On ne peut pas accuser Guylaine Tanguay de chômer : depuis 2015, année où elle s’est fait connaître du grand public, elle a enregistré six albums. Quelque 125 000 exemplaires des cinq premiers ont trouvé preneur – les chiffres ont été publiés avant la sortie d’un album de Noël l’automne dernier.

Son succès n’est donc pas un secret bien gardé. Mais sa popularité a ceci de particulier qu’elle s’observe tout particulièrement à l’extérieur des plus grandes villes du Québec.

D’ailleurs, Guylaine Tanguay ne s’en cache pas : malgré de nombreuses apparitions à la télévision, ce n’est pas à Montréal que se concentre son public.

« Je le dis souvent : plus je fais de la route, plus je vends des billets et des disques », souligne-t-elle en entrevue.

« Comme moi, les gens en région sont tombés dans le country quand ils étaient petits. C’est un phénomène typiquement régional. »

— Guylaine Tanguay

C’est l’hypothèse que La Presse désirait vérifier en mettant ce reportage sur les rails. Et oui, la rumeur disait vrai.

Nous avions préalablement assisté, au Casino de Montréal, à l’un des premiers concerts de la tournée.

Sur scène, la chanteuse semblait se sentir bien seule. Ses multiples appels à chanter avec elle étaient autant de bouteilles lancées à la mer. Et ses incitations à taper des mains trouvaient un écho bien timide. « Vous êtes tranquilles », a-t-elle même lancé entre deux chansons.

« Si c’était comme ça tous les soirs, j’irais travailler à l’épicerie », nous dira la chanteuse dont la candeur fait la réputation.

Nous voici donc, deux semaines plus tard, à Rivière-du-Loup.

Sur scène, le concert est identique à celui de Montréal. Pourtant, à voir la foule de fans enthousiastes, on croirait assister à un tout autre spectacle.

Dès que le rideau se lève et que l’orchestre amorce les premières notes de Trouble, le public fait entendre son approbation. Il s’emballe lorsque la chanteuse fait un détour chez Johnny Cash pour Ring of Fire. Et il explose lorsque, juste avant l’entracte, elle se lance dans une cascade de yodeling.

En deuxième partie, les inconditionnels en redemandent. Déjà conquis, ils se laissent bercer par un medley en français amorcé par Si tu savais Elvis, de Diane Dufresne, entrecoupée d’extraits de chansons adaptées par Johnny Farago.

Quelques « On t’aime, Guylaine ! » fusent entre les salves d’applaudissements.

En fin de parcours, plus personne n’est assis pendant My Way, ni ne se rassoira pour Burning Love en rappel.

Et la chanteuse de remettre ça le lendemain à Saint-Georges, avec le même effet.

Il faut s’incliner devant l’évidence : la magie de Guylaine Tanguay fonctionne.

« Mixez-vous donc »

Si la chanteuse s’accommode on ne peut mieux de cette notoriété non montréalaise, elle aimerait néanmoins que le country sorte de la marginalité, et encore davantage que se réduise le fossé séparant les artistes pop et ceux du « Plateau » – les guillemets sont d’elle. Lire ici : les artistes qui versent davantage dans la création.

C’est d’ailleurs cette opposition qui l’a propulsée bien malgré elle au cœur de la controverse lancée par Mario Pelchat à la suite du dernier Gala de l’ADISQ. Dénonçant le fait que Guylaine Tanguay avait échappé le trophée d’interprète féminine de l’année aux mains de Klô Pelgag, le bouillant chanteur et producteur avait créé une commotion en avançant que les artistes « de gauche » étaient favorisés.

À ce sujet, Mme Tanguay rappelle que si Mario Pelchat est pour elle « une idole de jeunesse », les deux n’ont jamais entretenu de relation professionnelle. Surtout, insiste-t-elle, cette opinion n’appartenait qu’à lui.

Cela n’empêche pas la chanteuse de constater la présence de « gangs » qui se regardent de loin sans trop se connaître.

« C’est normal, parce qu’on est différents et qu’on le sera toujours, mais mixez-vous donc avec nous ! », lance-t-elle.

Elle cite en exemple le dernier Gala de l’ADISQ, justement. L’ouverture était assurée par Maxime Landry, Martine St-Clair, Mario Pelchat et elle-même ; pour l’hommage à Harmonium, on a plutôt vu défiler sur scène Patrice Michaud, Philippe Brach, Yann Perreau, Ariane Moffatt, Catherine Major et Marie-Pierre Arthur.

« Ç’aurait été une belle occasion de mélanger les gangs », dit-elle.

L’autre fossé

La principale concernée ne souhaite pas être étiquetée de manière catégorique. Offrant un mélange de country et de pop dans sa musique, elle remarque que ces deux styles ont chacun leurs adeptes qui, eux non plus, ne se mélangent pas beaucoup.

Il y a, estime-t-elle, « des préjugés non fondés sur le country », même si elle concède que « certains le sont ». Elle donne en exemple certains choix vestimentaires malheureux ou encore des albums de faible qualité qui ont contribué à donner mauvaise presse à la musique de Nashville.

« On n’est pas obligés de se promener à cheval pour faire du country : je déteste les chevaux ! », s’exclame-t-elle.

« Ce n’est pas tous les artistes pop qui sont bons, mais on ne dira jamais qu’ils sont tous quétaines : il faut trier. Alors je ne vois pas pourquoi tout le country se retrouverait dans un même tas. »

— Guylaine Tanguay

Dans tous les cas, elle ne cherche pas à appartenir à un seul groupe, une seule « gang ».

« Pourquoi je ne pourrais pas être des deux côtés ? Il faut évoluer. C’est un défi de l’expliquer aux gens. S’ils ne veulent pas embarquer, c’est correct. S’ils veulent me suivre, ils sont les bienvenus. »

Vu la frénésie que suscitent ses spectacles et l’efficacité avec laquelle elle écoule ses albums, force est d’admettre que bien du monde a décidé d’« embarquer », pour reprendre ses mots, dans l’aventure de Guylaine Tanguay.

À cheval. Ou pas.

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