littérature jeunesse

Tu seras un homme, mon fils

Au-dessus de l’entrée des joueurs, au court central de Wimbledon, un extrait du poème Si… de Rudyard Kipling est inscrit : « Si tu peux accueillir Triomphe et Insuccès en faisant part égale à ces deux imposteurs ». L’avertissement – ou plutôt l’injonction à la droiture – est clair.

Paru en 1910, le poème Si… de l’auteur du Livre de la jungle vient d’être réédité sous la forme d’un album pour enfants. « Kipling y explique, en 32 vers, ce que signifie “être un homme” : veiller à être respectueux de soi et des autres, se montrer honnête et digne en toutes circonstances, savoir faire face aux difficultés, garder confiance quand tout semble perdu, savoir user de son temps et voir la beauté du monde », précise l’éditeur Seghers jeunesse.

En cette époque #metoo, la parution d’un mode d’emploi pour devenir un homme n’est pas banale – même si elle est égayée par les illustrations colorées de Gaëtan Dorémus. Il met en scène une figurine de type Playmobil, dont la voiture tombe en panne lors d’une balade avec d’autres jouets.

« Dire que ce poème a été écrit il y a un peu plus de 100 ans ! s’exclame Virginia Houle, copropriétaire de la librairie Le Repère de Granby. Il est encore d’actualité. » L’album présente une nouvelle traduction (de Françoise Morvan), qui respecte la structure du poème original : quatre strophes de huit vers. En français, il s’agit d’alexandrins, le vers classique français par excellence. « La traduction est plus moderne que l’original », note Virginia Houle.

Si tu peux rester froid quand, tout autour de toi,

La folie brûle et flambe en reproches mesquins ;

Si tu peux garder foi quand tous doutent de toi,

Mais admettre le droit de douter pour chacun ;

Anne-Marie Dionne, une professeure à la faculté d’éducation de l’Université d’Ottawa dont les recherches portent notamment sur la littérature jeunesse, a un avis mitigé sur cet album. « Je ne vois pas ce poème comme étant une œuvre littéraire portant sur la masculinité, indique-t-elle. Le poème en anglais s’adresse à l’enfant, qu’il soit fille ou garçon. » Bien sûr, le mot homme – ou Homme avec une majuscule –  est utilisé pour désigner l’humanité. « On peut penser qu’il s’agit d’une convention, mais ça renforce tout de même l’idée de la dominance masculine, n’est-ce pas ? souligne Anne-Marie Dionne. Mais il faut aussi prendre en compte l’époque où le poème a été écrit. »

Si tu peux rêver fort – sans oublier le vrai,

Si tu peux penser fort – sans suivre un but flatteur ;

Si tu peux accueillir Triomphe et Insuccès

En faisant part égale à ces deux imposteurs ;

« Les mots de Kipling demeurent encore aujourd’hui des mots très forts », estime Gilles Tremblay, professeur à l’École de travail social et de criminologie de l’Université Laval, intéressé par la construction du genre. « La seule différence majeure est sans doute la vision qu’on doit en avoir aujourd’hui : ces mots s’appliquent tant aux femmes qu’aux hommes, aux filles qu’aux garçons. D’ailleurs, dans la strophe “Si tout homme pour toi compte”, il faudrait dire aussi “toute femme”. Pour le reste, ce sont des valeurs universelles, dont Kipling fait mention dans de beaux mots. Voilà mon humble opinion. »

Si tu peux faire un tas de tes plus chers trésors

Et pile ou face, au vol, dans l’instant, tout risquer,

Tout perdre, et repartir au début, sans remords,

Sans un seul mot jamais sur le hasard manqué ;

Ce poème « est appris par cœur par des générations d’enfants anglais », selon l’éditeur. Est-ce toujours le cas ? « Kipling a été l’écrivain le plus populaire de la langue anglaise, mais l’époque de l’impérialisme britannique enragé est révolue », observe Jack Little, professeur émérite au département d’histoire de l’Université Simon Fraser, en Colombie-Britannique. « Je serais donc très étonné que l’un de ses poèmes soit encore lu dans les écoles. »

Né en 1865 à Bombay (alors que l’Inde faisait partie de l’Empire britannique), Rudyard Kipling est aujourd’hui souvent considéré comme raciste et colonialiste, même si cela ne transparaît pas dans Si… L’été dernier, l’association étudiante de l’Université de Manchester a remplacé les vers de If, qui ornaient un mur de l’établissement, par Still I Rise, de la poétesse et militante noire Maya Angelou.

Si tu peux t’adresser à tous sans t’abaisser,

Frayer avec les rois sans orgueil ni mépris ;

[…]

Le monde sera tien, dans son être innombrable,

Et – bien mieux – tu seras un Homme, toi, mon fils !

* Extraits de Si… de Rudyard Kipling, traduction de Françoise Morvan, éditions Seghers jeunesse

Autre lettre à un fils

Connu pour avoir illustré l’album Rébellion chez les crayons, Oliver Jeffers a créé Nous sommes là en pensant à son fils. « Ce livre a été écrit pendant les deux premiers mois de ta vie, alors que je cherchais un moyen pour tout t’expliquer, témoigne Oliver Jeffers sur le site de l’éditeur Kaléidoscope. Voici les choses que je pense que tu dois savoir… » C’est une réussite. « Oliver Jeffers nous offre un petit bijou et nous présente, avec optimiste, la terre, les océans, les animaux, les humains, note Virginia Houle, copropriétaire de la librairie Le Repère. L’auteur transmet à son fils un message de tolérance, de respect et d’espoir avec beaucoup d’humanité et d’amour. »

Nous sommes là, texte et illustrations d’Oliver Jeffers, traduction d’Isabel Finkenstaedt, éditions Kaléidoscope

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