opinions Annulation de SLĀV

Le comédien Yves Jacques, le réalisateur Marc Cayer et le cinéaste Maurice Bulbulian ont tenu à s’exprimer sur la controverse autour du spectacle SLĀV.

Opinion Annulation de SLĀV

Une lâcheté face aux créateurs

Le comédien Yves Jacques, le réalisateur Marc Cayer et le cinéaste Maurice Bulbulian ont tenu à s’exprimer sur la controverse autour du spectacle SLĀV.

Je suis en ce moment en tournage à Paris et j’ai suivi de loin la controverse autour du spectacle SLĀV de Robert Lepage et Betty Bonifassi, spectacle que j’ai eu la chance de voir lors de sa répétition générale, le jour de la première.

En tant qu’ami de M. Lepage et interprète privilégié d’une de ses œuvres phares, La face cachée de la Lune, je ne peux rester silencieux face à cette controverse.

La plupart des gens ayant critiqué le spectacle l’ont fait sans l’avoir vu. Autant certains manifestants que certains journalistes qui ont réagi sur des ouï-dire. Ils auraient compris entre autres choses que si des interprètes blanches se retrouvaient dans le spectacle, c’est qu’elles y étaient essentielles autant que les noires qui y sont aussi présentes pour « raconter l’histoire ». Les gens ont fait l’amalgame « spectacle sur les Noirs avec des Blancs » alors que ce n’est pas le propos, qui est plutôt sur l’esclavage de tous les peuples. Ils auraient aussi compris que ni Robert ni Betty ne sont racistes et qu’au contraire ils le dénoncent.

Le problème, malheureusement, est que le Festival de jazz a annulé les représentations du spectacle, et ce faisant, a empêché le public de juger par lui-même. Ce qui, à mon avis, est une grave erreur de jugement, une lâcheté et une trahison face aux deux créateurs.

Voilà, je tenais simplement à exprimer ma solidarité avec le travail d’un de nos plus grands créateurs et de son affiliation à la démarche artistique de Betty Bonifassi.

Opinion 

À qui appartient l’histoire de l’esclavage ?

Dans toute cette controverse autour de la pièce SLĀV, je me suis posé une question que personne ne semble poser et que je crois était posée par cette pièce : à qui appartient l’histoire de l’esclavage ? 

J’ai fait mes petites recherches bien embryonnaires sur l’histoire de l’esclavage pour découvrir que l’esclavage existe depuis fort longtemps et qu’au cours de l’histoire peu de peuples y ont échappé. Bien sûr, je me souvenais de Spartacus, ce soldat romain devenu esclave combattant dans les arènes de Rome et aussi des Vikings qui faisaient de même avec leurs ennemis conquis, mais j’ignorais l’étendue que cette pratique honteuse avait prise au cours de l’histoire. 

Les Slaves justement en furent victimes pendant des siècles, les Polonais plus souvent qu’à leur tour, les chrétiens ou non musulmans pendant la période d'Al Andalous en Espagne, puis sous l’Empire ottoman, etc. Et ces esclaves se comptent par millions sur une période des plus étendue, en Orient comme en Occident, au Nord comme au Sud. 

Je ne veux surtout pas minimiser l’importance de l’esclavage des Africains noirs ramenés de force par millions en Amérique car leur histoire est tragique et, surtout, si récente. Les plaies, on le voit, sont encore vives, mais je veux souligner le fait que l’histoire de la domination de l’homme par l’homme nous concerne tous et toutes. Elle nous appartient en tant qu’être humain et nous pouvons la raconter. 

D’ailleurs, l’esclavage existe toujours, comme on peut le voir en Libye, ou ici même, à travers tous les cas de proxénétisme sur de jeunes filles, forcées d'être des esclaves sexuelles. L’esclavage des Afro-Américains, malgré son ampleur, n’occulte pas l’esclavage d’autres peuples, pas plus que l’Holocauste juif n’occulte les autres génocides perpétrés, ou que certains essaient encore de perpétrer (voir le sort des Rohingya de Birmanie). Alors quoi, SLĀV tentait de faire des liens entre tout ça ? 

Je n’ai pas vu la pièce, mais je sais qu’il était question de l’esclavage au sens large, que l’inspiration de Betty Bonifassi était afro-américaine, mais que le travail de Lepage la ramenait à son sens universel, historique, à l’expérience humaine, ce qu’il tente toujours de faire dans son travail. Mais ça, on ne le saura pas, car des gens ont décidé que cette histoire ne nous appartenait pas. 

Opinion

S'exprimer, oui, censurer, non !

J’ai lu l’éditorial de Paul Journet où je perçois un intellectualisme qui ne mène nulle part. « Bonyenne », simplifions les choses : Bonifassi et Lepage sont dans la lignée de milliers d’auteurs et d’interprètes qui sont touchés par le sort de nos frères les humains, qu’ils soient noirs, bruns, blancs, mauves, LBGTQ, musulmans ou autres. C’est là l’essentiel de l’expression des artistes qui se sentent engagés dans notre société.

Moi, le fait que des policiers « blancs » américains tuent des Afro-Américains par dizaines sans que justice soit rendue contre eux ; comme le fait qu’un génocide se produit – en ce moment – en Birmanie contre les Rohingya, comme le fait que Bachar al-Assad a tué 200 000 Syriens depuis le début de la guerre là-bas, vous croyez que je ne puis m’exprimer sur ces sujets si je suis un artiste ?

Et le Dupont, du festival Juste pour rire (intentionnel) que j’ai entendu cet après-midi justifier le retrait de SLĀV pour des raisons de sécurité et nous assurer que les artistes du spectacle vont être payés – même si ça leur cause un déficit de 200 000 piastres, je trouve cela navrant. Mais ça se justifie parce que la « business », c’est leur premier objectif.

Le droit de manifester : OUI ; le droit de s’exprimer : OUI ! Mais pas le droit de censurer.

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