THÉÂTRE / ENTREVUE

Monique Miller et Sylvie Léonard, le temps des bilans

L’une est associée à l’univers de Marcel Dubé depuis… 1952. L’autre reprend dès mardi le rôle de Margot dans Bilan. Pour saluer la nouvelle production de la pièce, La Presse a réuni Monique Miller et Sylvie Léonard au Théâtre du Nouveau Monde (TNM).

Bilan dépeint un milieu aisé et conservateur dans le Québec de la Révolution tranquille. Dans la production du TNM, le metteur en scène Benoît Vermeulen jette un éclairage neuf sur la pièce. Il apporte un regard contemporain aux personnages des années 60, particulièrement ceux des femmes, qui représentent « la soif d’une vie plus libre ». Monique Miller a fait partie de la création de Bilan. Sylvie Léonard joue Margot, aux côtés de Guy Jodoin, son mari, un homme d’affaires riche et puissant qui voit sa vie familiale et sentimentale lui filer entre les doigts. Entrevue croisée avec deux actrices et muses. 

Marcel Dubé aimait écrire pour les interprètes, particulièrement pour les femmes. Il a créé de très beaux rôles pour des actrices à une époque où ceux-ci étaient rares dans la création au Québec. Je pense à Denise Pelletier, à Janine Sutto, à Louise Marleau et, bien sûr, à vous, Monique Miller. Vous étiez une muse ?

Monique Miller : Oui, on peut dire une muse. Mais au début, j’avais 19, 20 ans à peine, je ne pensais pas du tout à ça. Je trouvais ça normal. Je jouais dans ses pièces sans être consciente de ce cadeau. Aujourd’hui, je me sens privilégiée de savoir que Marcel pensait à moi.

Le mot muse peut sembler péjoratif aux yeux de certaines personnes… 

Sylvie Léonard : Pas pour moi. Je le vois plutôt comme un compliment, une marque de confiance. Un auteur pense à une actrice pour collaborer avec elle à la création d’une œuvre inédite. 

On le constate dans votre biographie, Monique Miller, vous faites partie de ces comédiennes québécoises qui avaient une vie très libre. Sans tabou. À cette époque, les années 50 et 60, pour une femme, c’était l’exception. Faut-il être une femme libérée pour être une bonne actrice ?

Monique Miller : Il faut être émancipée pour être bonne dans n’importe quel métier !

Sylvie Léonard : Je trouve qu’avec le temps, plus une interprète s’émancipe et s’épanouit, plus son jeu est riche. Il y a des avantages à vieillir. Comme interprète, avec le temps, je me sens plus libre à l’intérieur quand j’aborde un personnage. J’ai emmagasiné un tas de choses que j’explore en répétition. 

Place aux femmes

Bien avant Les belles-sœurs de Michel Tremblay, Marcel Dubé écrit déjà des personnages féminins marquants. Florence, Ciboulette, Johanne et Suzie expriment toutes, à leur façon, un désir d’évasion, de changement. Ces femmes sont porteuses de liberté, alors que les hommes chez Dubé penchent davantage pour le statu quo. Dubé était-il un pionnier du théâtre au féminin ? 

Monique Miller : Oui, je le crois. Malheureusement, avec la popularité de Tremblay et du joual, les jeunes artistes l’ont ignoré et tassé. Son théâtre n’était plus à la mode. C’est dommage. On n’a pas fait cela avec Gratien Gélinas, lorsque Dubé est arrivé. Michel [Tremblay] le reconnaît aujourd’hui. 

Dans la revue Jeu, en 2003, Dubé a affirmé que « ce n’[était] plus possible d’écrire pour les comédiens » au théâtre. Il disait qu’aujourd’hui, « le metteur en scène souhait[ait] faire ses choix, proposer sa propre lecture, parfois au détriment de l’idée de l’auteur ».

Monique Miller : Les choses ont changé. Or, si un metteur en scène engage souvent les mêmes interprètes, c’est parce qu’il se crée des liens de complicité entre eux. Comme ça m’est arrivé avec Serge Denoncourt. 

Sylvie Léonard : Cette collaboration est basée sur un échange sain, naturel. Il se crée une confiance entre deux artistes dans le travail. 

Les mots pour le dire

De plus, plusieurs auteurs dramatiques signent désormais la mise en scène de leur propre pièce… 

Sylvie Léonard : En effet. Par exemple, Sébastien David a écrit et mise en scène Dimanche Napalm, une création dans laquelle j’ai joué au Théâtre d’Aujourd’hui, en novembre 2016. 

Quand ça arrive, est-ce que l’interprète intervient en répétition ou demande des coupes à l’auteur ? 

Sylvie Léonard : La collaboration ne se fait pas sur le plan de l’écriture. Je n’ai jamais demandé [à Sébastien] d’enlever ou de changer un mot. J’interviens dans la construction du personnage, la rythmique du texte, comment le personnage va bouger. Mais tout part des mots de l’auteur. 

Entre 1960 et 1968 (entre la création de Bilan à la télévision, puis sur la scène du TNM), le chemin parcouru au Québec est incroyable. Ça se voit dans la pièce ?

Monique Miller : Oui. Jamais il n’y avait eu une évolution sociale aussi rapide dans l’histoire du Québec. Tout est arrivé en moins d’une décennie, ça n’a pas de bon sens ! 

Sylvie Léonard : Toutefois, tout n’est pas réglé en 2018. Il y a encore des femmes hantées par ce démon qui est la peur d’affirmer ses désirs. Margot appartient à son époque. Mais il faut voir Bilan, pour rappeler aux jeunes femmes d’aujourd’hui d’où elles viennent.

Bilan de Marcel Dubé. Au TNM, du 13 novembre au 8 décembre.

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