Chanson alternative

Puissant exutoire

Notre-Dame-des-Sept-Douleurs
Klô Pelgag
Secret City Records
Quatre étoiles

Dès la pièce d’ouverture instrumentale, on est transporté ailleurs. Dans un monde à la fois étrange et beau, propice aux remous intérieurs.

L’album Notre-Dame-des-Sept-Douleurs s’ouvre et se clôt avec deux chansons-titres qui rappellent la municipalité insulaire, communément appelée L’Isle-Verte, dont le nom faisait peur à la jeune Klô Pelgag quand elle rentrait chez elle, plus loin sur la route 132, à Sainte-Anne-des-Monts.

Si l’autrice-compositrice-interprète retourne à Notre-Dame-des-Sept-Douleurs dans son troisième album, c’est pour affronter ses démons.

Elle le fait magnifiquement, en poussant encore plus loin son talent pour les harmonies virevoltantes et enivrantes. Pour la toute première fois, Klô Pelgag signe les arrangements de plusieurs chansons (Rémora, La maison jaune). Elle en a confié d’autres au grand Owen Pallett (J’aurai les cheveux longs, Soleil).

C’est avec brio que des cordes plus classiques côtoient des arrangements électros, notamment sur la chanson Où vas-tu quand tu dors (dont la finale rappelle la chanson The Age of Adz de Sufjan Stevens). Il y a des mélodies qui collent à la peau, notamment celle d’À l’ombre des cyprès. Mélamine nous plonge dans une ambiance nocturne eighties. On entend même du Vangelis (BO de Blade Runner) dans la pièce instrumentale finale.

« Je voudrais être libre comme la violence », chante Klô Pelgag. Ses textes frappent l’imaginaire avec des interrogations-chocs. « Où vas-tu quand tu dors ? », lance-t-elle. « Si je meurs avant toi, pleureras-tu ? »

Depuis trois albums, Klô Pelgag a vraiment réussi à façonner un univers musical qui lui est propre. Elle a l’éloquence, l’excentricité et le mystère introverti d’une Diane Dufresne de son époque.

Chanson

Le maître de la poésie rock

Grand Prix
Benjamin Biolay
Universal
Quatre étoiles

Si on était dans un livre, on serait du côté de l’élégance sans lendemain de Sagan. Si on était au cinéma, il faudrait peut-être davantage regarder du côté de Leos Carax, égérie noire des années 80. Il y a de tout ça dans ce neuvième album studio de Benjamin Biolay, dont la sortie sur fond de pandémie est un véritable évènement en France. Surtout que l’auteur-compositeur-interprète a été très présent là-bas pendant le confinement, diffusant tous les jours sur les réseaux sociaux ses interprétations guitare-voix de classiques de la chanson française, et prenant fortement position pour un meilleur soutien de la culture.

Inspiré par la culture de la F1 en général, et en particulier par le pilote français Jules Bianchi, mort dans un accident en 2015, Grand Prix est mené tambour battant. Avec un rock trépidant, très près justement du courant alternatif des années 80 de groupes comme New Order. Il a beau être ponctué çà et là par un peu de folk ou de bossa-nova, cet album fonce vers la ligne d’arrivée à fond de train.

Ce qui constitue son charme insidieux, c’est probablement le contraste entre cette effervescence et la mélancolie qui le porte de bout en bout, et qui colle aussi très bien à l’état d’esprit du moment. « Comment est ta peine ? / La mienne est comme ça / Faut pas qu’on s’entraîne / À toucher le bas / Il faudrait qu’on apprenne / À vivre avec ça », chante d’ailleurs Benjamin Biolay de sa voix très grave, souvent plus parlée que chantée, dans Comment est ta peine, chanson emblématique de cet album aux teintes noir foncé.

Désir réprimé, amours déçus, souvenirs nostalgiques, il faut le dire, Benjamin Biolay se la joue ici légèrement crooner. Oui, on est dans un monde légèrement suranné, mais écrit avec une telle fulgurante poésie – comme d’habitude, pourrait-on ajouter – qu’on s’y laisse glisser avec délice, goûtant chaque phrase comme une gorgée de grand cru.

« Je ne crèverai pas tout seul / Allongé dans la pénombre bleutée / Délogé par toutes ces ombres floutées / Et qui dansent un fol ballet », écrit-il aussi dans la chanson-titre. Avec Grand Prix, Benjamin Biolay démontre hors de tout doute qu’il reste le maître absolu de la poésie rock littéraire et désespérée. Et on en redemande.

Pop

Réconfort passionné

APKÁ !
CéU
Six Degrees
Quatre étoiles

L’anecdote est trop cute pour ne pas être répétée : APKÁ !, titre du nouvel album de CéU, est un mot inventé par son fiston de 1 an, qui le criait pour exprimer sa joie et sa satisfaction. On se doute que si l’artiste de São Paulo a emprunté ce mot d’enfant pour en faire le titre de son cinquième album, c’est pour exprimer un sentiment de bonheur.

Une espèce de légèreté sur APKÁ !. Pas une joie de vivre franche et pétante – la saudade pointe ici et là –, mais une forme d’assurance mêlée de reconnaissance qui s’entend autant dans ces mélodies prenantes que dans ces musiques au groove habilement soupesé.

CéU en a fait du chemin, musicalement, depuis le disque qui l’a fait remarquer il y a 15 ans. Elle s’est affranchie de la samba et la MPB pour développer une pop qui, tout en devant beaucoup aux musiques électroniques (programmations, claviers et textures d’ambiance, etc.), demeure ancrée dans la chaleur des instruments acoustiques : guitares délicates, percussions diverses, basse engageante.

On pourrait dire que l’autrice-compositrice-interprète trouve le juste point d’équilibre entre ses envies d’explorations électros et une approche plus « organique ». Ce serait juste, sauf si le mot « équilibre » est entendu comme un synonyme de tiédeur.

APKÁ ! s’avère au contraire un album aux rythmes doucement funky, à la fois passionné et réconfortant, que CéU fait vibrer avec finesse. Son chant, bien plus profond et habité qu’à ses débuts, caresse comme une bossa-nova sous laquelle on sent les braises du R & B.

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