Notre choix

Ma mère, ce personnage de roman

Habiller le cœur
Michèle Plomer
Marchand de feuilles, 358 pages
Quatre étoiles

Si quelqu’un maîtrise l’autofiction au Québec, c’est bien Michèle Plomer. Après HKPQ et Étincelles – elle n’a pas fait que ça, sa magnifique trilogie romanesque Dragonville en est la preuve –, l’écrivaine magogoise livre cet automne le magistral Habiller le cœur. Un roman, car c’en est un, constitué de tellement de niveaux de lecture que seule une écrivaine de son expérience peut élaborer avec autant d’habileté et de sensibilité, et qui donne au genre toute sa pertinence.

Le point de départ : à 70 ans, la mère de Michèle Plomer, Monique, retraitée de la DPJ, a décidé de reprendre du service et d’aller travailler dans le Grand Nord, à Puvirnituq. Pendant que sa fille peine sur l’écriture d’un roman, dans un appartement emprunté à une amie dans le quartier Côte-des-Neiges, Monique la nourrit de ses courriels et de ses appels, et deviendra tranquillement sa source d’inspiration.

À la fois inquiète et fascinée, Michèle la transformera peu à peu en héroïne de roman, lui redonnant du même coup son statut de femme.

Multiples couches

Si l’amour pas toujours parfait entre une mère et sa fille est le fil qui en relie doucement tous les morceaux, Habiller le cœur est composé de multiples couches.

On y fait d’abord la connaissance de la jeune Moe à la fin des années 50, vive et volontaire. Avec sa meilleure amie Ruth, l’étudiante en sténo fréquente les boîtes de jazz et les cafés montréalais, croise un soir Leonard Cohen, et rencontre l’âme sœur en la personne d’un amateur de musique esthète du nom de Geoff Plomer.

On suit également les errances de Michèle dans les rues de Montréal, ses questionnements existentiels et créatifs autant que sa quête pour trouver la chaise berçante que lui a réclamée sa mère ou pour repérer la trace invisible d’Anne Hébert dans son immeuble.

Puis, surtout, elle nous raconte la nouvelle vie de Monique dans le Nunavik. Ses collègues de travail – du Nord ou du Sud –, les jeunes dont elle s’occupe, les habitants du village, la nature blanche. Le regard de sa mère permet à Michèle Plomer de dresser un portrait nuancé et réaliste de la vie là-haut – même si elle admet elle-même qu'elle n'est pas à l'abri des clichés.

Un hommage

Dans Habiller le cœur, il y a une pêche aux moules miraculeuse entre deux niveaux de glace. Des cadeaux qui tombent du ciel. Une adolescente guérisseuse. Un oursin magique. Une aînée blanche obsédée par l’idée de se faire coudre un parka avant de revenir dans le sud. Toute la grâce du talent de Michèle Plomer réside dans ces petits détails qui disent tout, dans ces anecdotes qui n’ont rien d’anecdotique et qui forment une mosaïque parfaite, délicate et sensible.

Avec son écriture sensuelle, légère et directe, Michèle Plomer a cette capacité de rendre vivants autant la coupe d’un tissu que l’éclat d’un morceau de viande dans la bouche. De faire ressentir autant l’intensité d’une rencontre entre une « vieille » et une jeune maman poquée par la vie que la douleur ancestrale d’une communauté.

Et de faire passer à travers les pages tout l’amour d’une fille pour sa mère dans un livre d'une grande sincérité, qui se transforme en un hommage à toutes les mères anonymes et héroïnes de leur propre vie, et qui habillera de chaleur humaine le cœur de toutes les personnes qui le liront.

Les enfants d’abord

Archives des enfants perdus
Valeria Luiselli
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard
Éditions de l’Olivier
***½

À l’heure des tweets rageurs du président américain, de l’érection d’un mur au sud du pays de nos voisins du Sud, et du démembrement des familles qui risquent leur vie pour passer la frontière dans l’espoir d’une vie meilleure, ce livre ne peut être plus actuel, plus criant de pertinence. C’est l’histoire d’une famille recomposée partie en road trip : les parents sont écrivains, leur couple est à la limite de l’éclatement. Il fait une recherche sur les Apaches, elle est obsédée par l’impact de la crise migratoire sur les enfants d’origine sud-américaine, ces « enfants perdus ». La réalité les rattrapera douloureusement. L’écriture de Luiselli est vivante et vibrante. On est assis dans la voiture avec eux, on regarde le paysage défiler, on a chaud dans le désert, on tremble pour les enfants. L’auteure a été interprète pour les mineurs au tribunal de l’immigration à New York et on dit qu’elle a aussi traîné sa famille dans un voyage à travers les États-Unis pour documenter son roman. Le résultat est tout simplement bouleversant.

— Nathalie Collard, La Presse

Poétique jeunesse

La dernière déclaration d’amour
Dagur Hjartarson
La Peuplade
320 pages
3,5 étoiles

À Reykjavik, un jeune homme sans nom, poète à ses heures, découvre la fugacité du bonheur et la signification de l’amour (« être nu et avoir froid pendant que quelqu’un vous fait couler un bain »), tandis que son ami d’enfance, artiste et anarchiste, l’enrôle dans un étrange projet. Celui-ci s’est mis en tête de sculpter une statue grandeur nature de l’ancien premier ministre et directeur de la Banque centrale d’Islande David Oddsson – symbole du capitalisme que les deux idéalistes méprisent. « On ne peut pas être libre dans une société qui mesure la liberté avec de l’argent et laisse à l’argent toute liberté », écrit l’auteur. Premier roman d’un poète primé, ce texte aérien, musical, truffé de phrases qu’on a envie de souligner, est le récit d’une jeunesse libre, tantôt engagée, tantôt apathique, qui nage à contre-courant du temps qui passe et voudrait s’en extraire. Tout y est métaphore et poésie, à l’image de cette merveilleuse collection qu’est Fictions du Nord et qui nous fait découvrir, encore une fois, un texte empreint de douceur et d’une grande beauté.

— Laila Maalouf, La Presse

État contemplatif

Suzuran
Aki Shimazaki
Leméac/Actes Sud
166 pages
3 étoiles

Suzuran est un livre court et dense, qui se dépose doucement, au fil des pages, dans notre imaginaire. L’écriture d’Aki Shimazaki, autrice québécoise d’origine japonaise qui compte plusieurs œuvres à sa feuille de route, n’est pas des plus éclatantes et ne s’encombre pas de fioritures, comme son touchant personnage d’Anzu, mais elle se déploie, sans tambour ni trompette, enveloppe et induit un état presque contemplatif, bercé par un certain onirisme. Le récit intimiste de Suzuran, simple, touche au cœur des choses, à l’essentiel. On y découvre Anzu, qui vit dans une petite ville près de la mer du Japon, une artiste qui consacre sa vie à la poterie, après une suite de déceptions amoureuses. Douce, indépendante, elle trouve le calme et l’élévation dans son art, entourée de son fils, de ses parents aimants et de sa sœur, qui a tout pour briller, mais qui est incapable de tisser des liens solides avec les autres. La surface calme de la mer intérieure d’Anzu se trouvera agitée par une suite d’événements qui viendront ébranler sa vie quasi monastique. Un beau roman, touchant, à contre-courant de la vitesse effrénée de la vie moderne, qui s’annonce comme le premier d’un nouveau cycle, après les pentalogies Le poids des secrets, Au cœur du Yamato et L’ombre du chardon.

— Iris Gagnon-Paradis, La Presse

Au Sud, bien du nouveau

Lockdown
Guillaume Bourque
Leméac
224 pages
3,5 étoiles

Entre comédie, critique sociale, roman noir et enquête policière, ce Lockdown balance, tandis que les personnages, eux, balancent le bassin. Au rythme de la version merengue de Feliz Navidad. Puis de la version merengue de Jingle Bells. « Applaudid, applaudid », leur intime l’animateur qui peine à camoufler son mépris. L’ouverture et la perception du lecteur seront aussi perpétuellement mises à l’épreuve, tandis que Guillaume Bourque lui présentera d’une plume trempée dans l’acide les membres d’une famille québécoise élargie, en vacances dans le Sud. Avec force réalisme et images mordantes, l’auteur montréalais relatera par bribes leur passé parfois touchant, parfois pitoyable, qui ressurgira au détour d’une déposition ou d’une création d’alibi. Car une tentative de meurtre a été commise dans le tout-inclus où ils sont coincés. Un lieu faussement paradisiaque, réellement kitsch, et décrit dans ses détails : sculpture-fontaine de madame à poitrine en jets, concours de limbo, moments de malaises. Rempli de portraits croquants et de dialogues qui font volontairement grincer des dents (pensez « types de choses atroces susceptibles d’être entendues au bord d’une piscine d’hôtel à Puerto Plata »), ce deuxième roman alterne entre les longues séquences de troubles urinaires, les explorations de désirs refoulés (pour sa belle-sœur, notamment) et les imbroglios de grimace transformée en french avec une petite cousine. Original. Et déroutant.

— Natalia Wysocka, La Presse

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