Chronique

La vie au temps des vignettes

Difficile d’être contre la position des enseignants qui travaillent sur le territoire d’Outremont et qui demandent qu’on assouplisse les nouvelles règles tarifaires de stationnement. On a pu entendre ces derniers jours la présidente de la Commission scolaire Marguerite-Bourgeoys (CSMB), Diane Lamarche-Venne, défendre ardemment les intérêts de son personnel.

Difficile d’être contre cela. Mais si noble, si grande soit la cause de l’éducation, j’ai du mal à appuyer ce show de boucane qui survient quelques jours après l’entrée en vigueur des nouveaux tarifs de vignettes qui fera en sorte, entre autres, que les non-résidants d’Outremont devront maintenant payer 1200 $ par année pour pouvoir garer leur véhicule dans les rues de cet arrondissement.

Bien sûr, personne n’a envie de sortir 1200 $ de son budget pour payer une vignette de stationnement. On préfèrerait évidemment dépenser cet argent pour des vacances dans Charlevoix ou l’achat d’un spa. Mais ce tarif est l’une des nombreuses mesures adoptées et mises de l’avant par le maire Philipe Tomlinson pour financer des projets écologiques et limiter le nombre de voitures. Il y tient et répète qu’il garde le cap.

En entrevue cette semaine, Diane Lamarche-Venne a lié le départ de deux de ses enseignants à cette nouvelle mesure tarifaire. Cela a frappé l’imaginaire collectif. « Ça va être l’exode ! Les professeurs vont tous quitter Outremont ! Les enfants vont être laissés à eux-mêmes ! » En quelques heures, Madame Panique s’est emballée.

Je me suis entretenu avec Mme Lamarche-Venne, vendredi. Je lui ai fait part de mon étonnement de voir deux enseignants quitter leur poste si abruptement au beau milieu de l’année scolaire. Avec moi, elle a été plus nuancée. « Vous aurez compris qu’il y a d’autres raisons… Mais ça fait partie des raisons. Malheureusement, je ne peux pas commenter davantage, car ce sont des dossiers qui relèvent des ressources humaines. »

Philipe Tomlinson reconnaît que cette affaire a été montée en épingle. « Il s’agit d’un couple, m’a-t-il dit hier. L’un des conjoints est venu à une réunion du conseil et m’a dit que lui et sa femme songeaient déjà à quitter leur emploi à Outremont. »

Faisons attention avant de nous emporter et d’imaginer les écoles d’Outremont désertées par des dizaines et des dizaines d’enseignants au cours des prochains mois.

Plus tôt cette semaine, le maire Tomlinson a déclaré au micro de Bernard Drainville, au 98,5 FM, que la CSMB devrait louer ses espaces de stationnement les fins de semaine afin d’en tirer des revenus. Il a aussi laissé entendre qu’elle louait déjà des espaces à des entrepreneurs privés.

« Faux ! », m’a dit Diane Lamarche-Venne. La CSMB est propriétaire d’un édifice situé sur le chemin de la Côte-Sainte-Catherine. Il est loué à l’Université de Montréal depuis 20 ans. « Ce sont eux qui sous-louent des espaces à un entrepreneur, pas nous. »

Diane Lamarche-Venne demande, outre des tarifs réduits, une tolérance pour les heures de classe. Sa demande n’est pas la seule. Philipe Tomlinson en reçoit beaucoup. Pour le moment, l’arrondissement d’Outremont calme le jeu en offrant une réduction sur le prix de plusieurs vignettes jusqu’en juillet afin d’accommoder divers groupes.

Je comprends les demandes de Diane Lamarche-Venne. Mais je comprends aussi Philipe Tomlinson de camper sur ses positions. Il sait fort bien que s’il accepte les demandes d’exemptions de la CSMB, il ouvre un panier de crabes qu’il pourra difficilement refermer. Après les écoles, ça sera quoi ? Les centres médicaux ? Car la santé aussi est noble ! Les églises ? La religion, c’est intouchable ! Les commerces ? La vitalité commerciale d’une ville, c’est capital !

Ces professeurs qui menacent de partir, ces commerces qui veulent déménager, ces clients qui promettent d’aller magasiner ailleurs… tout ce beau monde va aller où, au juste ? Dans un autre arrondissement ou une autre ville qui, éventuellement, va adopter les mêmes mautadites mesures !

(Avis à ceux qui veulent déménager ou changer de lieu de travail : après le Plateau-Mont-Royal et Outremont, les arrondissements de Mercier–Hochelaga-Maisonneuve et d’Ahuntsic-Cartierville adoptent eux aussi des mesures pour limiter les voitures.)

C’est ça qu’il faut comprendre. Il faut cesser de voir les choses par arrondissement, par quartier ou par rue. 

La lutte antivoiture à laquelle nous assistons est mondiale et ne fait que commencer. 

Il n’y a pas un jour qui passe sans qu’une dépêche soit publiée au sujet d’une mesure adoptée par une ville afin de combattre la présence des voitures.

Même Paris, la ville qui a inventé le stationnement « mi-trottoir/mi-rue », s’apprête à vivre une révolution. La maire Anne Hidalgo veut transformer 60 000 places de stationnement en pistes cyclables. Boris Johnson, premier ministre du Royaume-Uni, a promis d’avancer à 2035 l’interdiction des ventes de véhicules à essence ou diesel sur son territoire. Il demande à ses homologues internationaux de l’imiter.

Vendredi dans nos pages Débats, Gérard Castonguay, un commerçant d’Outremont, signait un texte où il réclamait lui aussi des tarifs préférentiels pour les commerçants. Mais il terminait sa lettre en disant que ses confrères et lui soutenaient « les efforts consentis pour lutter contre les changements climatiques ». Mme Lamarche-Venne fait des demandes d’exemptions pour son personnel tout en affirmant qu’elle encourage au sein de sa commission scolaire une politique de développement durable.

On parle ici des deux côtés de la bouche. Si on veut un réel changement, il faut accepter ce changement. Et y participer clairement.

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