Drame de Wendake

Dix minutes et une pilule

Il faudra infiniment plus, et pas seulement de l’argent, mais aussi des changements de structures et d’approches, pour empêcher que d’autres enfants paient, par leur vie, le prix de nos mauvais choix collectifs.

Dix minutes et une pilule. Voilà, de manière à peine caricaturée, tout le soutien psychologique qu’aurait obtenu Michaël Chicoine malgré ses multiples appels à l’aide.

Selon la lettre déchirante que sa mère a envoyée aux médias mardi, l’homme était en état de détresse. Il avait déjà été hospitalisé à plusieurs reprises, notamment pour une dépression. Et au moment où il était en train de sombrer à nouveau, toutes les portes se sont fermées devant lui.

Il n’a eu droit qu’à une brève conversation téléphonique. Et une ordonnance.

Michaël Chicoine a été formellement accusé d’avoir tué deux bambins de 2 et 5 ans dimanche, à Wendake, près de Québec. Ces deux victimes s’ajoutent à la trop longue liste d’enfants que nos mécanismes protecteurs ont failli à protéger.

Devant ces drames sans nom, le premier réflexe est de se tourner vers le réseau de protection de la jeunesse. Comment se fait-il que des enfants soient passés à travers les mailles de la DPJ ?

Ce ne serait pas la première fois. Il y a deux mois, la Commission de protection des droits de la personne et de la jeunesse (CDPDJ) concluait que si une fillette de 7 ans était morte à Granby en avril 2019, c’est parce que le système censé la protéger était troué de bout en bout.

Le cas des deux bambins de Wendake a été porté à l’attention de la DPJ à trois reprises, avons-nous appris cette semaine. La protection de la jeunesse a-t-elle failli, ici aussi, par manque de ressources, mauvais jugements ou accumulations d’angles morts – ou pour toutes ces raisons à la fois ?

Peut-être. Mais il est trop tôt pour en juger. Les enquêtes lancées pour élucider cette nouvelle tragédie nous permettront, en temps et lieu, de mieux comprendre ce qui s’est vraiment passé.

En attendant, la lettre de la mère de Michaël Chicoine nous montre que le réseau de protection des enfants n’est pas le seul à laisser filer des mailles. Celui des soins de santé mentale en arrache lui aussi.

Comment se fait-il qu’un homme connu pour des problèmes psychologiques aussi sérieux, et depuis longtemps, ait eu tant de mal à trouver des ressources pour l’empêcher de dériver ?

On sait que le Québec manque cruellement de psychiatres. Les listes d’attente sont interminables. Idem pour les psychologues, surtout dans le réseau public, puisqu’il est déserté au profit du privé. On sait aussi que la pandémie et le confinement ont eu un impact sur la santé mentale. Le réseau est sous pression.

On le sait et on ne comprend toujours pas : comment se fait-il qu’un homme aussi fragile n’ait pas eu un point d’entrée dans le système ? Une porte à laquelle frapper, un accès rapide, par un CLSC, un groupe communautaire, un intervenant social ? Comment se fait-il qu’il ait été à ce point laissé à lui-même ?

Ce drame soulève forcément une autre question : est-il possible qu’il n’y ait aucun dialogue entre la protection de la jeunesse et le réseau de santé ? Que la présence de deux enfants potentiellement à risque n’ait pas surgi sur le tableau de bord du médecin soignant ? Se peut-il que les deux systèmes fonctionnent en parallèle, de manière étanche ?

Ces questions seront abordées par la Commission Laurent, mise sur pied après le drame de Granby et dont le rapport est attendu fin novembre. Très attendu !

La Commission a d’ailleurs publié ses premières recommandations en décembre dernier, ce qui a permis d’injecter quelques dizaines de millions dans les ressources existantes. D’autres sommes doivent encore être attribuées aux organismes communautaires, partenaires indispensables d’un réseau public exsangue.

Il faudra infiniment plus, et pas seulement de l’argent, mais aussi des changements de structure et d’approche, pour empêcher que d’autres enfants paient, par leur vie, le prix de nos mauvais choix collectifs.

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