Antoine Corriveau

Tête chercheuse

Se surprendre lui-même, puis surprendre ceux qui l’écoutent : c’est pas mal ce que désirait Antoine Corriveau en fabriquant son quatrième album, Pissenlit. Entrevue avec un artiste qui cherche, et qui trouve.

« J’avais envie d’un disque dans lequel on ne peut rien tenir pour acquis. Qui te rappelle que tu es en train de l’écouter. »

De la pop légère, du gros rock rugueux, de la chanson-chanson : Pissenlit se promène à travers les genres et les sonorités, tellement qu’on sursaute quelques fois lors de la première écoute. Antoine Corriveau s’est beaucoup amusé avec l’ordre de ses chansons – « En toute humilité, je suis rendu pas pire pour le pacing, c’est souvent l’affaire sur laquelle je passe le plus de temps ! » – et c’est vrai que les risques de s’endormir en écoutant Pissenlit sont faibles.

Ainsi, « une toune piano-voix côtoie une espèce de claque dans la face », une chanson purement pop au refrain accrocheur ne dure qu’une minute et demie et « quand elle finit tu n’as même pas compris ce qui s’est passé ».

« En le faisant, j’ai pensé aux premiers disques de Beck ou des Beastie Boys. Sur Paul’s Boutique, il y a une toune country en plein milieu. Je me suis dit : pourquoi je ne fais pas tout ce que j’ai envie de faire ? Sinon, à quoi bon. »

En fait, même la voix du chanteur est différente d’une pièce à l’autre. « Autant aux compos, à l’écriture qu’à l’interprétation, j’ai essayé des affaires. Mais je ne voulais pas que ça sonne comme une compilation et mon défi a été de trouver une cohésion à tout ça. »

Ce qui lie le tout ? « Ultimement, je pense que c’est juste moi », dit Antoine Corriveau, qui a appris à faire confiance à sa « personnalité d’auteur, de compositeur et d’interprète ». Et le plaisir qu’il a eu à travailler seul en studio, à chercher, essayer, taponner, enregistrer, recommencer.

« Je n’avais pas fait ça depuis mes débuts, quand je fabriquais des maquettes chez moi. Là, la moitié de ce qu’on entend sur l’album, c’est moi qui suis en train de gosser et de chercher une idée. »

— Antoine Corriveau

D’où le sentiment de liberté qu’on ressent en écoutant Pissenlit, qui a été créé de manière instinctive et spontanée, mais aussi réfléchie : pour faire jouer cinq batteurs en même temps, il faut vouloir.

« Je trouve fascinante la différence de playing d’un batteur à l’autre. J’avais envie qu’ils s’influencent les uns les autres, se donnent des idées. Mais à la base, si j’ai fait ça, c’était dans le but de me construire une banque de beats pour composer. »

Ouverture

Antoine Corriveau s’est beaucoup demandé au cours des dernières années s’il avait dit tout ce qu’il avait à dire en musique. « Je pense que j’étais un peu brûlé. J’avais pas de toune, j’en écrivais pas, il ne se passait rien. »

C’est vraiment lorsqu’il est venu s’installer en studio, sans horaire, sans réalisateur, que les choses ont débloqué. Même dans l’écriture, il s’est permis de retravailler des bouts de texte au fur et à mesure, ce qu’il n’avait jamais fait avant.

« Je n’ai jamais vécu ça. D’habitude, quand j’arrivais en studio, j’avais tellement fait de travail en amont que je ne changeais absolument rien. Là, c’était très déstabilisant : j’étais tout le temps en travail. Jusqu’au dernier jour, je me suis autorisé à modifier des phrases. »

— Antoine Corriveau

Si le titre de l’album est Pissenlit, c’est parce qu’Antoine Corriveau aime la dichotomie que représente cette fleur. « C’est la première qu’on cueille quand on est enfant parce qu’on ne la trouve pas plus moche qu’une autre », explique-t-il. Mais c’est aussi celle qu’on « regarde de haut » et qu’on considère comme de la mauvaise herbe une fois adulte.

« Je trouve que ça venait rejoindre les deux pôles dont je voulais parler et que ça collait totalement au disque. »

S’il y a de l’autodérision, du deuxième degré et « des jokes » dans Pissenlit, particulièrement dans sa forme – « Ce n’est pas un album drôle, mais tu sens que personne ne se casse la tête ou se prend au sérieux » –, ses thèmes embrassent large comme le territoire qu’il a parcouru et qui l’a inspiré.

Antoine Corriveau n’a pas peur non plus d’aborder des sujets plus personnels. « J’aime mélanger l’intime à des questions sociales plus grandes que ma petite personne. Ça me permet d’aller plus loin pour un comme pour l’autre. »

Le résultat est un album qui sent le road trip (la voiture y est bien présente) et les prises de conscience, drôle et ironique parfois, bouleversant à d’autres moments, comme sur Les sangs mélangés, qui s’inspire d’une phrase tirée du roman Taqawan, d’Éric Plamondon.

« En Amérique/On a tous du sang indien/Si c’est pas dans les veines/C’est sur les mains », dit-il dans la chanson. « En fait, il avait écrit Québec, moi j’ai changé pour Amérique. Dès que j’ai lu ça, j’ai dit je m’excuse, mais il y a un refrain là-dedans ! Il est venu me toucher, ce texte. »

Que cette chanson sorte moins de deux semaines après la mort dramatique de Joyce Echaquan à l’hôpital de Joliette est un hasard, mais pas tant non plus. S’il ne veut clairement pas s’approprier le discours et la douleur des Atikamekw, Antoine Corriveau est depuis longtemps très sensible au traitement réservé aux autochtones.

« Cette chanson, elle est écrite depuis un an et demi. Tant mieux si elle résonne encore plus en ce moment. Mais ça veut dire aussi que c’est tristement d’actualité en tout temps. »

La suite

Maintenant que l’album est lancé, Antoine Corriveau espère pouvoir l’interpréter sur scène… un jour. « Je l’ai créé avec l’idée qu’il serait l’fun à faire en spectacle. » Il espère qu’il se rendra aux gens, conscient d’occuper une place un peu champ gauche dans le milieu de la musique, mais n’a pas beaucoup d’attentes.

« On est dans un écosystème culturel dont il est difficile de secouer les fondements, très consensuel, où ne se retrouve pas beaucoup de variété. »

— Antoine Corriveau

« J’ai eu beaucoup de discussions là-dessus, ajoute-t-il. Sur à quel point je n’ai plus envie d’essayer de convaincre du monde que c’est bon ce que je fais. J’ai des alliés naturels, mais I do my thing, ceux qui embarquent embarquent, les autres… »

Tant qu’à ne pas faire de spectacle dans les prochains mois, Antoine Corriveau a des projets de réalisation en cours, et, toujours à l’affût d’idées, il commence à réfléchir à son prochain album.

« J’ai plein de vieux vinyles dans mon local, alors j’ai envie d’essayer de faire un album d’échantillonnage. Ce serait la suite logique de Pissenlit, où la matière première était le beat de drum. Là, ce serait des disques. Je me dis aussi : est-ce que ça peut me faire écrire des tounes ? Au pire non, mais ça ne peut pas être plate d’essayer. »

Rock

Pissenlit

Antoine Corriveau

Secret City Records

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.