OPINION PASCALE NAVARRO

TENUE VESTIMENTAIRE FÉMININE
Sages comme des images

Ces jours-ci, le débat sur les signes religieux est vite redevenu une discussion sur le voile, nous ramenant quelques années en arrière, comme si rien n’avait changé dans les mentalités et les perceptions, depuis l’épisode de la charte des valeurs proposée par le Parti québécois en 2013.

Nous revoilà à la case départ.

Avec pour rampe de lancement la sortie de la nouvelle ministre de la Condition féminine, Isabelle Charest. À peine nommée, elle s’est prononcée sur le port du hijab, expliquant qu’à ses yeux, ce voile opprime les femmes, sans autre nuance. Elle s’est reprise le lendemain, disant qu’elle reconnaissait tout de même que des femmes pouvaient aussi le porter par choix et qu’elle respectait leur libre arbitre.

On pourrait débattre des heures, des jours et des années sur ce qu’est le libre arbitre, et surtout, ce qu’il en reste après notre socialisation, et vu les contraintes dans lesquelles nous vivons, toutes autant que nous sommes.

Mais on peut s’entendre sur une chose : se faire menacer de mort pour ne pas porter le voile, et choisir de le porter pour exprimer son identité ou sa foi au Québec ne se situent pas au même degré dans l’échelle de la liberté.

Je crois que l’on peut avancer que les femmes ont généralement plus d’espace pour exprimer leurs choix ici que dans les pays qui les punissent pour ne pas se soumettre à des diktats intégristes.

Quelle liberté ?

Dans le même souffle, la ministre Charest disait aussi qu’il fallait laisser les femmes porter ce qu’elles veulent, illustrant dans ces paroles le parfait paradoxe qui accompagne la socialisation féminine : faites comme vous voulez, mais soyez conformes à ce qu’on attend de vous.

Par ailleurs, Isabelle Charest a dit tout haut ce que beaucoup de femmes pensent tout bas, et bien que cela puisse déplaire, il faut entendre ces désaccords ; nous avons toutes le droit de nous poser des questions sur nos libertés de choix.

Or, ce qui frappe, c’est que la ministre a surtout illustré les injonctions persistantes faites aux femmes. Et en 2019, il est décourageant de voir que les débats tournent constamment autour de l’image des femmes.

Ce sujet est sans cesse remis au-devant de la scène, ce qu’on ne fait JAMAIS pour les hommes : ils portent pourtant des kippas, des abayas, des caftans, des costumes-cravates, et bien d’autres choses qu’on pourrait commenter, mais non, c’est l’image des femmes qui retient l’attention. Et même si elles sont plus nombreuses à faire de la politique, à exercer un peu plus de pouvoir, qu’elles sont fortement diplômées, il faut encore que l’on parle de leur apparence, de leur image.

Écouter au lieu de regarder

Les vêtements sont des symboles, ça va de soi. Mais une fois qu’on l’a dit, expliqué et qu’on a décrit le contexte de ces symboles, qu’en est-il des paroles et des actes des femmes qui les portent ? C’est à cela que l’on devrait accorder notre attention. Et cesser de demander aux femmes, comme on le fait depuis des siècles, d’être sages comme des images.

Au-delà du débat sur le voile, est-ce qu’on se rend compte à quel point on demande à toutes les femmes, ici et ailleurs, de toujours convenir aux valeurs des uns, aux critères des autres, aux injonctions politiques, esthétiques, culturelles ou religieuses ?

Si on essayait, pendant quelques mois, de ne plus écrire une ligne sur l’image des femmes, mais plutôt sur leurs accomplissements, leurs idées, leurs décisions, leurs erreurs et leurs bons coups ?

Au-delà des images

La semaine dernière, on a commenté le port du blanc qu’arboraient les élues au Congrès américain lors du discours sur l’état de l’Union. Les politiciennes ont souhaité y rendre hommage aux suffragettes, des femmes qui se sont battues pour le droit de vote dans les pays anglo-saxons.

Selon l’historienne Rebecca Boggs Roberts (Suffragists in Washington, D.C. : The 1913 Parade and the Fight for the Vote), le blanc avait été choisi par ces suffragettes, entre autres raisons, pour ne pas que l’on s’arrête sur l’apparence des femmes et sur ce qu’elles portent. Comme elle l’a expliqué au Washington Post, le blanc a été choisi pour ne pas obstruer le message politique qu’elles veulent transmettre, à savoir la volonté d’exercer le droit de vote et de pouvoir être élue.

Mais on peut aussi lire le message suivant : nous existons en tant que femmes et nous avons quelque chose à dire sur notre pouvoir « en tant que telles ».

Cent ans plus tard, on dirait qu’on n’a toujours pas entendu le message.

Le hijab, c’est peu de chose à côté de tout ce que l’on ne sait pas des femmes qui le portent.

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