Chronique

Exit la prime Québec pour emprunter

En fin de compte, le revirement historique n’aura pas été temporaire. Non seulement l’écart favorable s’est-il maintenu, mais encore il s’est accentué.

Plaît-il ? Je parle des taux d’intérêt payés par les gouvernements du Québec et de l’Ontario pour financer leurs dettes. Depuis au moins 50 ans, jamais le Québec n’avait-il payé moins cher que sa voisine pour emprunter des fonds sur les marchés financiers. Or, cette tendance s’est résolument inversée il y a quelques mois, si bien que le Québec paie maintenant moins cher pour emprunter.

Pour diverses raisons économiques, et parfois politiques, les Québécois devaient toujours payer plus auparavant pour séduire les financiers du monde, ce qu’on appelle la prime de risque, devenue la « prime Québec ». L’écart avec l’Ontario s’élevait tantôt à 10 points de base, tantôt à 45 points de base et a même atteint un sommet de 91 points de base en 1970, dans la période entourant la crise d’Octobre. Précisons qu’il s’agit des obligations à échéance de 10 ans et que 100 points de base égalent 1 %.

Depuis maintenant un an, le Québec paie constamment moins que l’Ontario, notamment en raison de l’assainissement des finances publiques du Québec et de l’enfoncement de l’Ontario à cet égard. La semaine dernière, l’écart a atteint 5,8 points en faveur du Québec.

L’inversion de la tendance du dernier demi-siècle est apparue pour la première fois en avril 2016, après le premier budget en surplus du Québec, mais il a été de courte durée (3 mois). Il a fallu quelques mois d’hésitation pour voir finalement apparaître un avantage Québec constant, en juin 2017. Depuis, l’avantage croît petit à petit et ni le budget plus dépensier du Québec de mars 2018, ni l’élection du conservateur Doug Ford du 8 juin 2018 n’ont changé cette tendance.

Le revirement coïncide avec le redressement, par l’agence Standard & Poor’s, de la cote de crédit du Québec, en juin 2017. La cote est passée de A+ à AA-, une première en 24 ans, alors que celle de l’Ontario est demeurée à A+.

L’avantage Québec pour les emprunts est manifeste non seulement face à l’Ontario, mais également face à toutes les autres provinces, sauf la Colombie-Britannique. Cette dernière, cotée AAA, a conservé un avantage de 6,0 points de base en 2017, selon une analyse du ministère des Finances du Québec produite lors du congrès de l’Association des économistes québécois.

Cet avantage du Québec sur l’Ontario commence à être payant. Au cours de l’année financière 2017-2018, terminée le 31 mars, le Québec a renouvelé 17,9 milliards de dollars d’obligations qui venaient à échéance, dont 53 % à 10 ans.

Comme le Québec a payé 2,4 points de base de moins que l’Ontario durant cette période, en moyenne, les intérêts économisés s’élèvent à environ 2,3 millions par année, soit 23 millions sur la durée des obligations de 10 ans1.

La somme n’est pas énorme, mais il faut savoir qu’en 2012-2013, le Québec aurait payé 3,8 millions DE PLUS par année (38 millions sur 10 ans), compte tenu de l’écart défavorable de nos taux d’emprunt (8,8 points) à l’époque. Et je ne vous parle pas des 30 points d’écart moyen qui ont désavantagé le Québec entre 1963 et 2004, selon un mémoire d’une étudiante de l’UQAM accessible sur l’internet. À ce taux, le coût additionnel sur 10 ans aurait été de 288 millions pour le Québec !

À n’en pas douter, le contexte politique influe sur les taux d’intérêt que les financiers sont disposés à consentir sur leurs prêts aux gouvernements. Les prêteurs n’aiment pas les risques politiques, comme tous les autres risques d’ailleurs, et l’instabilité politique potentielle d’une économie est prise en compte par les marchés (plus souvent à court qu’à long terme toutefois).

À cet égard, j’ai été à même de constater que l’élection d’un gouvernement minoritaire péquiste en 2012 semble avoir rendu les marchés plus nerveux. À quelques jours du scrutin du 4 septembre 2012, le désavantage du Québec par rapport à l’Ontario pour ses emprunts a atteint un sommet pour l’époque (13,8 points de base en août 2012), avant de retomber à la normale, quelques mois plus tard.

Même constat lorsque le Québec s’est enflammé avec la charte des valeurs, un débat qui a fait le tour de la planète. En octobre 2013, quelques jours après le dépôt du projet de charte des valeurs, le 10 septembre, la « prime Québec » a atteint 11,3 points de base, en forte hausse (elle était de 4,1 points en août 2013).

Puis, cinq mois plus tard, en mars 2014, l’entrée de Pierre Karl Péladeau en politique, le poing en l’air, n’est pas passée inaperçue, la prime Québec regrimpant brusquement à 12,8 points, en moyenne, alors qu’elle était à 6,4 points en janvier 2014.

Quoi qu’il en soit, pour les financiers, le Québec n’est plus le parent pauvre du Canada. Clairement, nous sommes entrés dans une nouvelle ère.

1. Il s’agit d’un calcul approximatif, puisque nous n’avons pas comparé chacun des programmes d’emprunt des deux provinces au fil du temps.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.