Entrepreneuriat

Elles sont technos

BDC Capital a choisi d’appuyer tout spécialement les femmes d’affaires en techno parce que la diversité est gage de rendement. La chroniqueuse Marie-Claude Lortie a rencontré deux dirigeantes de ces entreprises d’avenir.

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Investir dans tout le monde

Lauren Rathmell et Stephanie Liverani ont toutes les deux 29 ans, des projets plein la tête et des entreprises en croissance.

Une fait pousser des plantes dans d’immenses serres hydroponiques installées sur les toits très plats de trois immenses immeubles industriels, pour ensuite distribuer ces légumes directement à des milliers de consommateurs. L’autre collectionne, choisit et diffuse des photos gratuitement.

Jusqu’à ce qu’on les réunisse pour parler d’entrepreneuriat et d’avenir, elles ne se connaissaient pas. Mais elles avaient entendu parler l’une de l’autre, car elles font partie ensemble d’une nouvelle cohorte : les femmes qui ont démarré des sociétés technos et qui viennent de recevoir du financement du nouveau fonds d’investissement de 200 millions de BDC Capital, créé expressément pour propulser les entrepreneures.

La rencontre a lieu chez Lauren Rathmell, cofondatrice des Fermes Lufa, jeune entreprise d’agriculture urbaine en pleine croissance.

On est à la troisième « ferme » ou potager géant de Lufa, à Anjou, qui en a déjà deux à Ahuntsic et à Laval. Ici, on est sur le toit d’espaces consacrés notamment au recyclage de matelas. Une fois rendues en haut, on oublie totalement le parc industriel en voyant les luxuriantes rangées de laitue, de chou frisé, de basilic aux feuilles énormes qui s’étalent sur des dizaines et des dizaines de mètres.

« Wow ! », dit Stephanie en apercevant tout ça, alors que Lauren, enceinte de six mois, nous explique comment le système fonctionne, avec les plants en démarrage dans une section et les rangées de plantes irriguées, plantées dans l’eau, qui bougent au fur et à mesure de la cueillette, pour faire place aux plus jeunes.

Le système est visiblement très moderne, mais techno ?

« Tout est organisé par informatique », explique Lauren Rathmell, biochimiste originaire du Vermont, formée à McGill. « Je suis une fille de gestion des données. » Toutes les plateformes technologiques pour le fonctionnement des trois gigantesques potagers urbains ont été créées de toute pièce pour l’entreprise. Le principal défi nécessitant la supervision numérique de chaque détail : la livraison juste à temps, directement, dans des dizaines de points de chute, à 14 000 clients abonnés.

Les images d’Unsplash

Stephanie Liverani, elle, travaille dans un tout autre secteur. L’entreprise qu’elle a cofondée s’appelle Unsplash et est installée dans le Vieux-Montréal, dans un coin de Crew Collective, une autre société qu’elle a codémarrée : un café et des espaces de travail à louer dans une ancienne banque de la rue Saint-Jacques.

Stephanie a été formée comme actuaire, mais après avoir réussi quatre des dix fameux examens et après avoir commencé à travailler dans le domaine, elle a réalisé qu’elle avait envie d’essayer autre chose.

Unsplash est née dans le cadre d’un autre projet, le projet Crew, mis sur pied avec son mari. Crew est une société de ressources en informatique et en design pour clients en quête d’aide minutieusement choisie pour monter leurs sites web. Unsplash, c’est le volet images de ça, c’est la banque de photos gratuites, triées sur le volet, que les gens de Crew ont mise sur pied pour aider leurs clients. Cette banque de photos où tout ce qui est offert est choisi, une image à la fois, a connu un tel succès que le couple en a fait une entreprise distincte, pour s’y consacrer à temps plein.

La business Crew a ainsi été vendue à d’autres. Le café est encore propriété du couple. Mais Unsplash est ce à quoi il se consacre. Unsplash compte 6,5 milliards de pages consultées par mois, dit Stephanie. Quelque 22 millions de photos ont été téléchargées depuis la création du site en 2014. Le site, ajoute la créatrice, fait partie des 900 sites web les plus consultés dans le monde. Et environ 8 millions d’internautes fréquentent le site chaque mois.

Quand je lui demande comment elle explique, justifie, aux photographes professionnels que sur son site, ils peuvent donner leurs photos, elle répond que pour eux, c’est une façon de faire connaître leur travail, presque une zone publicitaire. « C’est une immense vitrine. »

Un premier pied dans la porte, avant que les clients, ensuite, ne leur commandent du travail spécifique, rémunéré.

Et d’où viennent les revenus d’Unsplash, si tout ce qui est offert est gratuit ? La publicité dans les photos « commanditées ». Unsplash vient de commencer à gagner des revenus. L’entreprise n’est toujours pas rentable. « On a commencé à être rentables il y a deux ans », précise Lauren, au sujet de Lufa, fondée en 2009, dont les premiers légumes ont été cueillis en 2011.

La nécessité de croire en tout le monde

Les deux femmes d’affaires sont évidemment immensément reconnaissantes à BDC Capital d’avoir cru en leurs entreprises et de les avoir incluses dans le fonds destiné aux femmes entrepreneures, mais ni l’une ni l’autre n’a d’anecdote à raconter sur les frustrations que peuvent vivre ces fondatrices de société parce qu’elles sont des femmes.

« Moi, je viens plutôt d’un univers où c’est l’entraide en général qui est cruciale », explique Stephanie. Le monde des jeunes qui veulent construire des entreprises et qui veulent faire comprendre aux autres que c’est toute la société qui profite de ce dynamisme.

Lauren, elle, insiste sur la nécessité de croire en tout le monde, pour bâtir des équipes où chaque membre peut progresser.

Évidemment, vu le bébé de Lauren qui s’en vient bientôt, on parle de congé de maternité, de conciliation travail-famille quand on est une mère.

« Un congé de maternité ? Je n’arrête jamais vraiment de travailler », confie Lauren, qui a déjà un enfant. « Mais j’ai une excellente équipe qui m’aide. »

Stephanie, elle, veut des enfants. Et les membres de son équipe de 16 personnes commencent à en avoir. « On cherche des solutions pour rendre la vie de tout ce monde plus facile », dit-elle. L’avenir, dans la quête de conditions de travail avantageuses offertes aux employés pour les garder à long terme, il est là, dit l’entrepreneure. Rendre la vie meilleure, pour tout le monde.

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Le rendement est un mot féminin

BDC Capital n’a pas créé son fonds d’investissement dans les entreprises technos fondées et dirigées par des femmes pour lancer une opération humanitaire.

La société d’investissement de capital de risque a mis sur pied cet outil financier pour gagner de l’argent, explique Jérôme Nycz, vice-président exécutif de BDC Capital. « Ce qu’on veut, c’est libérer du potentiel », dit-il. Permettre à des entreprises et à des entrepreneures, illogiquement sous-servies actuellement par le monde de la finance, d’aller de l’avant.

« Moins de 10 % du capital de risque va à des entreprises fondées ou dirigées par des femmes dans le monde de la technologie », dit M. Nycz. Ce que la BDC croit, c’est qu’il y a de l’argent à gagner là où les autres ne vont pas. C’est qu’il y a de l’argent qui se perd, en n’y allant pas.

x 2

L’objectif du fonds de la BDC est de doubler le nombre d’entreprises appartenant à des femmes d’ici 2025.

Selon le spécialiste du capital de risque, la réalité est simple : la diversité apporte des rendements plus élevés, parce qu’elle est innovante.

La diversité, qu’elle soit amenée par la présence de femmes ou de personnes d’origines culturelles ou géographiques différentes, d’âges différents, de toute expérience de vie différente, enrichit le bassin d’idées, de solutions, de réalités à toucher à travers le travail de toute entreprise.

« Et nous, on est là pour encourager l’innovation… », dit l’homme d’affaires. D’où la décision de BDC Capital de créer un fonds d’investissement pour les femmes en techno, annoncé en novembre dernier et démarré avec 200 millions.

Un investissement

On ne parle pas ici d’argent à prêter, ce que la BDC fait déjà avec ses fonds de 1,4 milliard.

On parle d’investissements en échange d’une participation au capital-actions, de soutien, d’une présence au conseil d’administration, de suivis réguliers pour assurer le succès de l’entreprise. De soutien au fil de rondes de financement futures.

3 milliards

BDC Capital gère plus de 3 milliards de dollars.

La banque ne veut pas dire combien précisément elle investit dans chaque entreprise, notamment combien elle a injecté chez Lufa et Unsplash, les deux sociétés québécoises – en plus d’AvenueHQ, à Vancouver, et de Tealbook, à Toronto – qui ont reçu la première tournée du nouveau fonds. Mais en moyenne, on parle d’une première somme de 1 à 1,5 million afin que, après quatre ou cinq rondes de financement, le total s’élève, en moyenne toujours, autour de 7 millions par entreprise.

La présence des femmes a reculé

Pourquoi est-ce que seulement 10 % du capital de risque va aux entreprises technos féminines ?

Parce qu’il y a moins de ces entreprises, notamment car la présence des femmes en techno a reculé, étrangement, depuis les années 70. Elles constituaient 40 % du corps étudiant dans les départements d’informatique dans les années 70, maintenant c’est 15 %, note M. Nycz.

Aussi, l’entrepreneuriat n’est pas aussi valorisé qu’il le devrait. Et il n’y a pas assez de femmes qui investissent, ce qui laisse la majorité du marché aux hommes.

Or, « en tant qu’investisseurs, on a tendance à avoir un biais, à aller vers ce qu’on connaît », ajoute-t-il.

Bref, la solution est sur de multiples plans. Encourager les femmes à étudier les sciences et la techno, notamment dans le secteur de l’intelligence artificielle où tout reste à construire, surtout que Montréal est un haut lieu dans ce domaine. Ensuite, les convaincre des avantages de l’entrepreneuriat, puis intervenir auprès des incubateurs pour les sensibiliser à la nécessité d’encourager les femmes, ensuite recruter des femmes en finance pour appuyer les jeunes entrepreneures, notamment dans le secteur du capital de risque, et, finalement, encourager les femmes à aller chercher les formations et toute l’aide nécessaire pour mettre les chances de leur côté. La création de réseaux est aussi cruciale.

Et avis aux femmes : ce qui est clair, en ce moment, affirme M. Nycz, c’est qu’il y a un réveil, les investisseurs se rendent compte que là où il y a des femmes, avec la nouveauté que leurs expériences de vie apportent, il y a un bon potentiel de rendement. « D’où l’importance, dit l’investisseur, de se positionner tôt. »

BDC

La BDC est une banque société de la Couronne, dont le mandat est de soutenir l’innovation en appuyant particulièrement les PME. BDC Capital est la division « capital de risque » de la BDC.

En chiffres

14

Le fonds de BDC capital pour les femmes en techno a investi dans 14 entreprises jusqu’à présent.

700 millions

La BDC a prêté plus de 700 millions de dollars sur trois ans à des entreprises majoritairement détenues par des femmes, tous secteurs confondus.

200 millions

Un fonds de 200 millions a été mis sur pied pour soutenir les entreprises technos fondées ou dirigées par des femmes.

1,4 milliard

Total que la BDC a réservé pour son programme de prêts aux femmes d’affaires dans tous les secteurs.

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