Marion Cotillard et Cyril Dion

Aux arbres, citoyens !

Ils sont à l’origine d’une expérience pionnière en France : la convention pour le climat. Depuis octobre 2019, des Français tirés au sort ont réfléchi, débattu et finalement rendu 149 propositions pour l’environnement. Certaines divisent déjà, comme la limitation à 110 km/h sur l’autoroute ou la reconnaissance du crime d’écocide. Mais pour Marion et Cyril, l’heure n’est plus aux concessions.

Elle est montée à la tribune, a nettoyé le micro et les a remerciés pour leur « travail remarquable ». Face à Marion Cotillard, ce vendredi 19 juin, 150 Français à l’origine de presque autant de propositions fortes – et un rapport de 600 pages – dans la lutte contre le réchauffement planétaire. Mais rien n’aurait été possible sans l’engagement de l’actrice oscarisée et du réalisateur-écrivain Cyril Dion. Ce sont eux qui ont convaincu le président, il y a plus d’un an, de la nécessité de cette convention citoyenne pour le climat, nouvelle forme – inédite en France – de démocratie participative. Le duo, qui se connaît depuis la fin des années 2000, s’est retrouvé après trois mois de confinement. Marion a aimé ces moments avec son compagnon, Guillaume Canet, et leurs deux enfants. « Je pense qu’on va s’installer sur la côte atlantique », confie-t-elle, racontant aussi « son Covid », les maux de tête, la perte de l’odorat et « cette nuit de fièvre ». Mais c’est avant tout en tant que militante de la cause verte qu’elle a accepté, avec Cyril Dion, de répondre à nos questions.

Paris Match : La convention citoyenne pour le climat vient de remettre ses propositions à Emmanuel Macron. Que voulez-vous lui dire ?

Marion Cotillard : Qu’il tienne son engagement. Voilà longtemps qu’on a intégré que les promesses ne sont là que le temps d’une campagne électorale. Les mensonges des politiques sont devenus intolérables. Certes, Emmanuel Macron a rendu possible cette convention. Attendons de voir ce qu’il en fera. Aujourd’hui, j’ai surtout envie d’avoir confiance dans le peuple français, pour qu’il se saisisse de sujets et qu’on en débatte tous ensemble. Ce qui se passe est historique. On est au début du chemin. Tout reste à faire.

Cyril Dion : Le président nous a dit : “Je prendrai vos propositions et les soumettrai sans filtre au Parlement, au référendum ou à application réglementaire directe.” Je lui réponds aujourd’hui : “Eh bien ! faites-le, maintenant.” Les citoyens se sont formés à un sujet qu’ils ne connaissaient pas. Ils ont formulé des propositions avec pour objectif de réduire de 40 % nos émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030, par rapport à 1990, dans un esprit de justice sociale. Bonjour le casse-tête ! Ils les ont traduites juridiquement et ont proposé des pistes de financement. Ils ont fait le job.

Les premières mesures post-Covid vont-elles dans le bon sens ?

C.D. : Les milliards investis l’ont été dans la logique du monde d’avant. Emmanuel Macron s’est construit sur un logiciel libéral, avec d’un côté le lobby économique et de l’autre la volonté d’être [ré]élu. Il est entre ce marteau et cette enclume-là.

M.C. : On nous explique à longueur de journée des choses simples : porter un masque, se laver les mains… Mais pour d’autres gestes tout aussi simples – trier nos poubelles, par exemple –, on est dans un vide abyssal, alors qu’il y a une urgence vitale à les apprendre. On trouve des financements en cas de crise sanitaire, mais au-delà, c’est au réchauffement climatique qu’il faut s’attaquer.

C.D. : Pourtant, le sujet de l’écologie se répand dans toutes les strates de la société. Aux municipales, des candidats de camps opposés se sont même alliés pour “faire barrage aux écolos”. C’est du délire, c’est ce qui est fait d’habitude face au Rassemblement national ! Un monde est en train de s’effondrer et leurs tenants ont conscience que cette quête frénétique de la croissance, cet individualisme effréné ne sont plus soutenables. Mais ils mènent une guerre pour conserver le pouvoir, leurs privilèges, et ils sont soutenus par des intérêts économiques très puissants. Les positions se cristallisent, d’où l’émergence de gens comme Trump ou Bolsonaro.

Justement… Pour qui appelez-vous à voter aux municipales ?

C.D. : Pour des candidats aux programmes écologistes forts. Cinquante pour cent des leviers qui permettent de respecter l’accord de Paris sont à l’échelle locale. Ce n’est pas un hasard si Emmanuel Macron reçoit les citoyens de la convention au lendemain de ces élections.

M.C. : Oui, soutenir l’écologie aux municipales est important.

Depuis des dizaines d’années, vous avez signé des tribunes, manifesté, fondé des ONG, réalisé des films, écrit des livres, rencontrés les décideurs… Pourquoi une convention citoyenne ?

C.D. : Lorsqu’on est écolo, on a parfois une offre politique au premier tour, mais rarement au second. On vote par défaut pour un candidat qui ne porte pas nos idées. Ensuite, rendez-vous aux prochaines élections. Car quoi qu’on fasse, les lobbys économiques sont dix fois plus puissants que ceux des citoyens. Notre modèle démocratique est verrouillé. Il n’y a pas d’endroit où débattre, où se mettre d’accord. La seule alternative, c’est la rue et, en règle générale, ça finit par des échauffourées. On parle surtout des violences et très peu du fond. D’où la convention citoyenne : tirer au sort des citoyens de tous horizons, qui ne doivent pas être élus ou réélus et ne sont pas soumis à la pression des lobbys, et leur permettre de délibérer sereinement, puis de faire des propositions éclairées au Parlement ou aux Français par référendum. La démocratie du XXIsiècle.

M.C. : On n’est pas obligés de tous s’entendre, mais dès lors qu’on est informé correctement et qu’on débat, le bon sens qui émerge conquiert le groupe. C’est en tout cas ce que cette convention a prouvé, et c’est inédit. Parmi les 150 citoyens, il y avait des climatosceptiques ancrés sur leurs positions, par peur, par habitude, par conditionnement, mais qui ont évolué grâce au débat. Ça donne beaucoup d’espoir. Dans une société fractionnée, où on est de plus en plus isolés, regrouper des gens, les responsabiliser, faire confiance à leur jugement, à leurs opinions et à leur capacité à débattre ouvertement ne peut que porter ses fruits.

Après tant d’années à se battre pour la défense de l’environnement, les lignes ont peu bougé et la vie post-confinement semble reprendre comme avant…

M.C. : Ça n’a pas servi à rien. Je me souviens qu’en 1995 je passais pour une hippie qui allait finir en peau de mouton dans le Larzac ! Les choses évoluent, mais de manière forcée, parce que notre environnement s’est tellement dégradé qu’on se rend compte qu’on peut aller dans le mur. Nous sommes capables de grandes choses, alors il est temps de regarder nos peurs en face, d’admettre que nos différences sont une richesse. L’humain ne peut plus se proclamer seul maître à bord de cette planète.

C.D. : C’est normal que les gens reprennent le cours de leur vie. Vous n’allez pas, du jour au lendemain, changer de travail, ne plus rien acheter, remplacer votre voiture par un vélo. Il faut une conjonction de facteurs pour que la société change : que de nouvelles visions du futur émergent, qu’un rapport de force s’installe et que des circonstances historiques parachèvent le basculement. Le réchauffement planétaire va entraîner des crises économiques, des catastrophes climatiques, des frictions ; les camps vont se durcir, jusqu’à ce que la coquille craque et qu’autre chose émerge. Mais combien de dégâts va-t-il falloir subir pour que ça se produise ? Combien de gens vont mourir, combien d’espèces vont disparaître, -combien de terres, d’océans seront dégradés ?

Les propositions des citoyens sont-elles à la hauteur des enjeux ?

M.C. : C’est un travail très complet, qui est un merveilleux tremplin pour que la société débatte.

C.D. : Ces citoyens ont élaboré le plan le plus ambitieux jamais mis en œuvre par un État face au dérèglement climatique. C’est déjà une sacrée leçon. J’avais apporté à Emmanuel Macron un rapport disant ce qu’il faudrait faire pour rester en dessous de 1,5 °C : diminuer de 50 % le nombre de voitures, faire passer la consommation de viande de 90 kilos à 25 kilos… Je lui égrenais les mesures en lui disant : “Ça, vous allez le faire ? Bah non, parce que vous ne serez pas réélu, une partie de la population sera dans la rue et les lobbys économiques auront votre peau.” La seule solution est de permettre aux gens de passer par tout le processus, comprendre que c’est grave, que ça va faire des mécontents, mais qu’il faudra le faire. Et, au fur et à mesure, ils s’habituent à l’idée, ils trouvent des solutions par eux-mêmes.

Cent cinquante citoyens suffisent-ils à réussir à établir un rapport de force ?

C.D. : Pas tout seuls. Ce qui s’est passé dans “l’enceinte des 150” doit se passer maintenant dans la société. On est face à un danger qui est sans doute le plus grand que l’humanité ait jamais affronté. L’objectif, c’est qu’on se mette tous d’accord.

D’où l’importance d’un référendum…

C.D. : On a dit à Emmanuel Macron que c’était un prérequis.

M.C. : Le référendum est la seule solution pour créer un vrai débat public. Ensuite, ce serait merveilleux que d’autres pays s’inspirent de ce que le peuple français est en train de faire. La France a en elle cette capacité à être un modèle pour le monde.

Et si la réponse de l’exécutif n’est pas à la hauteur ?

M.C. : J’en serai révoltée. Mais ça ne me fera pas baisser les bras. Ça ne me les a pas fait baisser jusqu’ici et je ne les baisserai jamais. Si c’est le cas, les politiques n’en sortiront pas indemnes.

C.D. : Oui, ils creuseront encore un peu plus leur déficit de confiance et la rupture sera consommée. Il faudra alors construire d’autres forces politiques, qui comprennent les enjeux du XXIsiècle.

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