Entrevue avec Diane Lebouthillier, ministre du Revenu national

L’évasion fiscale, « cela me met le feu au derrière »

Ottawa — Ayant élevé trois enfants seule et ayant travaillé dur pour joindre les deux bouts chaque mois alors qu’elle était travailleuse sociale dans sa Gaspésie natale, la ministre du Revenu national, Diane Lebouthillier, a un message tout simple à faire passer aux contribuables qui se livrent à l’évasion fiscale : tôt ou tard, les pinces du fisc vont les rattraper.

Dans un langage imagé qui lui est propre et qui a fait d’elle l’une des ministres les plus appréciées de ses collègues du cabinet de Justin Trudeau, Mme Lebouthillier affirme dans une entrevue avec La Presse que l’évasion fiscale lui « met vraiment le feu au derrière ! »

Alors que la période de production des déclarations de revenus approche, la colère qui l’anime en abordant ce dossier prioritaire de son ministère est telle qu’elle fait de la lutte à l’évasion fiscale une véritable « affaire personnelle ».

« J’ai élevé trois enfants toute seule. J’étais travailleuse sociale. Les impôts étaient prélevés directement sur ma paie. Je n’ai jamais pu cacher quoi que ce soit. Je n’ai jamais pu placer rien. Je n’en avais pas les moyens », affirme-t-elle à son bureau du ministère de Revenu national.

« J’étais toute seule avec les enfants et mon salaire. Moi, des REER, je ne connaissais pas cela. Des placements non plus. »

— Diane Lebouthillier, ministre du Revenu national

« Quand on entend parler que des gens profitent du système pendant que toi, tu as travaillé toute ta vie, tu élèves des enfants, tu paies tes impôts, tu paies ce que tu dois payer pour avoir des services aussi et qu’il y a des gens qui profitent de ces mêmes services, mais qu’ils ne paient pas leur juste part, cela me met vraiment le feu au derrière », a-t-elle ajouté, insistant pour être citée in extenso.

Comme un pêcheur de homards

Depuis son arrivée à la tête du ministère du Revenu national, en novembre 2015, Diane Lebouthillier a multiplié les sorties pour dénoncer tout contribuable qui se livre à une telle pratique pour éviter de payer sa juste part. Dans une récente entrevue accordée à La Presse, elle compare le délicat travail de l’Agence du revenu à celui d’un pêcheur de homards qui vient finalement de lancer la cage à l’eau. Et elle prédit à nouveau une pêche miraculeuse, même si elle souligne dans la foulée qu’il faut être patient et méticuleux pour éviter que les homards capturés ne s’échappent pas.

La ministre affirme que le gouvernement Trudeau a fait de la lutte contre l’évasion fiscale une priorité et que l’Agence a obtenu 3 milliards de dollars supplémentaires pour mener à bien cette mission, ce qui lui a notamment permis d’embaucher 1300 vérificateurs.

Si, dans le passé, la ministre du Revenu national avait affirmé que le fisc avait récupéré 25 milliards de dollars en impôts non déclarés, elle précise que l’Agence a plutôt calculé cette somme colossale à payer au fisc par un certain nombre de contribuables et que le taux de récupération de l’Agence frise historiquement les 95 %.

« Des 25 milliards, statistiquement parlant, l’Agence finit par aller chercher 95 % de l’argent qui est dû. Éventuellement, on va récupérer cette somme à l’étranger ou au pays. C’est quand même un gros montant. Cela va rapporter éventuellement des dividendes au gouvernement. Ce sont aussi des dividendes pour la population parce que cet argent est réinvesti dans les infrastructures, dans les services et les programmes », a-t-elle dit.

Si elle dit comprendre que « la population soit en maudit » parce qu’elle a l’impression que les enquêtes menées par les autorités canadiennes prennent du temps à aboutir, elle souligne que celles-ci sont complexes et nécessitent la collaboration de nombreuses juridictions étrangères et que les contribuables qui cherchent à éviter de payer leur juste part en optant pour les paradis fiscaux ont les moyens de se payer les meilleurs comptables et avocats en ville pour défendre leur cause.

« La démarche est complexe. Quand nous sommes arrivés au pouvoir, nous avons vu que ce n’était même pas une priorité du Parti conservateur. Jean-Pierre Blackburn, l’ancien ministre conservateur, l’a même dit publiquement. »

« Il y a des dossiers qui impliquent la GRC. J’ai vu certains dossiers. C’est comme une toile d’araignée. C’est très complexe. »

— Diane Lebouthillier, ministre du Revenu national

« Il faut aussi recueillir toutes les informations pertinentes pour s’assurer de bien monter un dossier avant de se rendre en justice », a-t-elle expliqué.

« La trappe se referme »

Elle a aussi rappelé que l’évasion fiscale était loin d’être un dossier prioritaire pour l’ensemble des pays de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) avant la crise financière de 2008. Au fil des dernières années, le gouvernement canadien a conclu des ententes fiscales avec 67 pays afin d’obtenir l’accès à des informations bancaires jugées essentielles.

« On nous reproche d’avoir signé des ententes avec des pays où il se fait de l’évasion fiscale. Mais oui, c’est ce que l’on veut. On veut savoir qui a des avoirs là et on veut que les banques nous donnent les informations. Sans ces conventions fiscales, il serait impossible d’avoir ces informations qui nous permettent de faire des croisements de données », a-t-elle dit.

En entrevue, elle invite les contribuables qui ont des remords à payer leur dû dans les plus brefs délais, soulignant comme elle le fait souvent aux Communes que « la trappe se referme ».

« Nous avons resserré les règles concernant le programme de divulgation volontaire. Dès que l’Agence arrive dans une juridiction étrangère, et qu’on enquête, les gens n’ont plus le droit de se prévaloir du programme de divulgation volontaire. C’est pour cette raison que j’encourage les gens à faire leurs déclarations. Quand je dis que la trappe se referme et qu’on va les avoir, c’est une question de temps avant qu’on y arrive. Le message que je passe aux gens, c’est que vous êtes bien mieux de vous déclarer et payer ce que vous avez à payer. De cette manière, vous allez avoir l’esprit en paix », a-t-elle affirmé.

Unilingue francophone à ottawa

Ministre unilingue francophone au sein du cabinet Trudeau, Diane Lebouthillier a eu l’impression de vivre dans un « monde parallèle » après son arrivée à Ottawa, où l’anglais est la langue dominante de la fonction publique fédérale. Mais elle ne voit pas son quasi-unilinguisme comme un handicap. Tous les cahiers de breffage qui lui sont destinés sont rédigés en français. Toutes les réunions avec les fonctionnaires de son ministère se déroulent dans la langue de Molière. « Le fait de ne pas parler anglais à Ottawa n’a pas été un handicap pour moi. Mais je dois vous dire que la première année que je suis arrivée, j’avais l’impression de vivre un petit peu dans un monde parallèle. Tout le monde parlait anglais autour de moi, et je ne comprenais rien parce qu’il n’y a pas toujours les traducteurs. Mais en même temps, cela m’a donné la chance d’observer ce qui se passait », a-t-elle dit.

Même si elle a suivi des cours, elle refuse de donner des entrevues en anglais aux médias anglophones. « À l’Agence, les hauts fonctionnaires ont fait un travail et un effort incroyables. Ils ont aussi amélioré leur français ! J’ai toujours reçu mes documents en français. Les rencontres autour de la table se passent toujours en français. J’ai suivi des cours. Mais je baragouine l’anglais. Les gens ont donc toujours fait l’effort de me parler en français. On a toujours réussi à se comprendre. Je suis fière de ma langue. […] Je vais avoir 60 ans cette année. Ce n’est pas facile d’apprendre une autre langue. Et je viens d’un milieu francophone. »

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