Jack Ma

Alibaba et ses milliards d’acheteurs

En Chine, sa société de vente par internet est un empire. Un cocktail d’Amazon, eBay et YouTube. Avec AliExpress, la version internationale d’Alibaba, « Mister Ma » est parti à la conquête de la planète. Vêtements, voyages, immeubles, assurances, crédits, transports, médias, etc., les transactions y sont astronomiques. Au sommet de sa réussite, l’homme d’affaires de 54 ans annonce qu’il se retire… pour faire de l’humanitaire.

« Les clients en premier, les employés en deuxième, les actionnaires en troisième. » Telle est la maxime du plus célèbre des patrons chinois, Jack Ma. Une devise aussi atypique que ce petit homme mince à la chevelure ébouriffée qui a conservé, à 54 ans, sa silhouette d’adolescent. 

Il a lancé l’e-commerce en Chine et est présent maintenant dans le monde. Sa société Alibaba affiche 40 milliards de dollars de chiffre d’affaires et compte 85 000 employés. Mais voilà qu’au sommet de la gloire il annonce sa retraite pour « passer à autre chose ». Surprise générale, après vingt ans d’ascension.

En introduisant l’achat en ligne et en ouvrant la voie au secteur privé dans un pays où la censure sévit toujours, « Mr. Ma » a révolutionné l’économie chinoise. Bientôt la planète ? Michael Evans, ancien directeur général du groupe, n’hésite pas : « Alibaba est né en Chine, mais il a été créé pour le monde. » 

Alibaba, drôle de nom pour une société asiatique. Malgré les réticences de ses proches, Jack Ma avait dû à l’époque défendre son idée. Se projetait-il dans le personnage d’Alibaba, capable d’affronter les 40 voleurs grâce à son intelligence ? Il invoque le pouvoir magique de la formule « Sésame ouvre-toi ». De plus, le nom est prononçable dans toutes les langues et figure en tête des moteurs de recherche commençant par la lettre A. Jack est aussi malin que le héros du conte persan !

Plus de 400 millions de personnes par an achètent sur Alibaba à des prix défiant toute concurrence.

Et le groupe ne se contente pas de vendre des biens de consommation. Il a étendu ses activités aux services, aux assurances, aux crédits, au transport, à l’investissement, à la logistique et, plus récemment, aux médias. 

Alibaba Pictures a vu le jour après le rachat d’une société hong-kongaise de cinéma. Depuis, sa plateforme de streaming Tmall Box Office est en passe de devenir le nouveau Netflix. Et Youku Tudou est le YouTube chinois. 

Pour passer outre les exigences de la censure, Jack a acquis le South China Morning Post, principal quotidien en langue anglaise de Hongkong, et impose ainsi sa voix à travers l’Asie. Cet ancien professeur d’anglais parle désormais directement aux puissants de ce monde, s’amuse à répondre aux questions de Barack Obama lors du sommet de l’APEC (Coopération économique pour l’Asie-Pacifique) de 2015 et signe des accords avec les gouvernements.

Trajectoire atypique

Rien ne laissait prévoir un tel destin. Ma Yun naît le 10 septembre 1964, l’année du Dragon, à Hangzhou, dans la province de Zhejiang, au sein d’une famille modeste. Sa mère travaille à l’usine, son père est photographe. Très tôt, le garçon se distingue par sa passion pour la langue de Shakespeare dans un pays encore peu ouvert à l’étranger. Il s’initie à l’anglais en écoutant à la radio Les aventures de Tom Sawyer de Mark Twain. 

L’année 1978 sera cruciale pour lui : le gouvernement lance la politique de « la porte ouverte », ce qui permet à Jack de rencontrer les premiers touristes anglo-saxons. Il a 14 ans et une volonté de fer. Chaque matin, il se précipite pour servir gratuitement de guide en échange de leçons d’anglais. Il y gagne une pratique de la langue et le prénom de Jack, attribué par une touriste américaine. 

Il fait alors la connaissance d’une famille australienne, les Morley, sympathise avec les trois enfants, et Ken, le père, va lui donner sa chance. Il le fait venir en vacances en Australie et lui verse une aide financière pendant ses études. Il lui permet d’acquérir son premier appartement en lui offrant 20 000 dollars lors de son mariage avec Cathy (Zhang Ying), une étudiante chinoise rencontrée à l’université. 

Jack aime raconter cette période dans ses interventions publiques, en insistant sur le fait qu’il a dû tenter trois fois le Gaokao (l’équivalent du bac) avant d’intégrer la modeste université locale, le Hangzhou Teachers College ! Il en ressort avec une licence d’anglais et devient professeur à l’Institut d’ingénierie électronique de sa ville en 1988.

Cependant, l’ambitieux jeune homme s’ennuie. En 1994, il tente un coup en partant du constat que « la Chine compte des millions d’entreprises qui veulent vendre à l’étranger, mais ne savent pas comment ». Il crée une agence de traduction pour les aider à développer leurs activités à l’international (la Hangzhou Haibo Translation Agency, Hope Translation). Et le voici patron de cinq employés. Mais, si l’idée est excellente, elle est peut-être trop novatrice, et Jack fait faillite. 

Le gouvernement le sollicite alors pour résoudre un problème avec une entreprise aux États-Unis. Jack Ma ne parvient pas à régler le conflit mais découvre l’Amérique et internet, et revient en Chine avec, dans sa valise, un trésor : un vieil ordinateur. Il veut lancer un projet fou, China Pages, un annuaire en ligne. Mais, dans un pays paralysé par la censure et qui vient juste de découvrir internet, Jack va trop vite. Forcé de reprendre un travail au ministère du Commerce extérieur de Pékin en 1997, il ronge son frein.

Naissance d'un géant

En 1999, son troisième essai est un coup de maître. Alibaba prend vie, avec une équipe de 18 personnes très motivées. Jack déclarera : « Alibaba aurait bien pu être l’entreprise aux mille et une erreurs. Mais nous avons survécu pour trois raisons : nous n’avions pas d’argent ; nous n’avions pas de technologie ; nous n’avions pas de plan », comme le rappelle Duncan Clark dans L’incroyable histoire de Jack Ma…*. 

Débordant d’enthousiasme, Jack doit résoudre l’épineuse question financière quand il fait une rencontre providentielle : Joe Tsai. Cet homme d’affaires hongkongais d’origine taïwanaise devient son bras droit. Ensemble, ils vont construire l’aventure Alibaba. 

En voyage aux États-Unis pour lever des fonds, les deux compères n’essuient que des refus. Ce sera finalement une amie de Joe, Shirley Lin, de chez Goldman Sachs, qui sera la première à croire en eux : elle investit 5 millions de dollars contre 50 % du capital. Et la société peut prendre son envol grâce à un responsable de Goldman Sachs, Mark Schwartz. Celui-ci met Jack en contact avec Masayoshi Son, le puissant patron de SoftBank. Les 20 millions de dollars qu’il investit permettent à Jack de développer Alibaba et à Masayoshi Son de devenir l’homme le plus riche du pays. Quand on l’interroge sur les raisons de cette prise de risque audacieuse, le milliardaire japonais déclare : « Il y avait quelque chose d’animal dans ses yeux. Comme pour Yahoo !, c’est mon flair qui m’a poussé à mettre de l’argent chez Alibaba. »

Quand, le 13 mars 2000, se produit l’éclatement de la bulle internet, alors qu’une multitude de sociétés doivent déposer le bilan, les fondations vacillent mais Alibaba reste debout. En 2002, au moment où eBay tente difficilement de s’installer en Chine, Alibaba contre-attaque en lançant « l’opération chasse au trésor ». Jusqu’ici, Jack s’est spécialisé dans l’e-commerce professionnel. M. Son débloque 80 millions de dollars et Taobao voit le jour, ouvrant à des millions de Chinois les portes de la caverne d’Alibaba… et celles de la société de consommation.

Le secret d’Alibaba, c’est son créateur « 100  % chinois », se qualifie-t-il. Il connaît son marché. Et trouve des solutions. Pour faciliter les paiements en ligne, il crée en 2003 Alipay, qui permet aux consommateurs de régler les produits mais aussi d’être débités une fois la marchandise reçue. ­

Alipay draine à présent 750 milliards de dollars de transactions par an, soit 3 fois plus que PayPal, et représente un tiers des transactions mondiales ! 

Mais le véritable atout d’Alibaba, c’est de n’avoir aucun stock. Taobao est une plateforme de distribution en réseau avec plus de 9 millions de commerces numériques. Les magasins ne payent rien à la compagnie qui leur vend des espaces publicitaires et des mots-clés pour se mettre en avant. 

C’est ainsi qu’Alibaba gagne la bataille contre eBay qui se retire définitivement de Chine en 2005, ce qui fait dire à Jack : « eBay est peut-être un requin dans l’océan mais, dans le fleuve Yang-Tsé, je suis un crocodile. Si nous nous battons dans l’océan, je perds, mais si nous nous affrontons dans le fleuve, je gagne. »

Luxe et contrefaçon

En 2008, Tmall voit le jour. Il s’agit d’une société vendant des produits de luxe, souvent étrangers, dont la classe moyenne chinoise est friande. Et, deux ans plus tard, AliExpress, petit frère de Taobao, se lance à la conquête du marché étranger. Le 8 septembre 2014 à New York, Alibaba entre dans l’histoire en réalisant la plus importante introduction en Bourse jusqu’ici : 25 milliards de dollars pour 16 % du capital. Le cours explose au-dessus des 300 milliards. 

L’action connaîtra des fluctuations en raison d’accusations de grands groupes américains et français au sujet de la contrefaçon de produits. Malgré des mesures drastiques prises par la direction du groupe, le problème subsiste et Jack Ma en est bien conscient : 

« Y a-t-il des produits contrefaits sur Taobao ? Bien sûr qu’il y en a ! Nous vivons dans une société complexe. Taobao ne fabrique pas de faux mais offre une plateforme électronique assez commode à ceux qui en produisent. »

La rançon du succès, en quelque sorte.

Frayer avec la haute société

On ne compte plus les soutiens politiques de Jack Ma à travers le monde. Mais l’homme aime également s’entourer de célébrités. À Davos, pendant le forum économique mondial de 2016, on le voit dîner avec Leonardo DiCaprio, Kevin Spacey et Bono. Il pratique volontiers l’autodérision, affirme que son héros favori, Forrest Gump, a de nombreux points communs avec lui, et n’hésite pas à mener le show. Chacune de ses apparitions publiques est un spectacle. On fait la queue pour assister à ses conférences car cet orateur exceptionnel manie avec brio l’humour et l’émotion. 

Les fêtes qu’il organise chaque 10 mai, jour anniversaire de la création d’Alibaba, sont mémorables. Les mariages récents des employés y sont fêtés, les époux et leurs familles invités tous frais payés… Une façon de sceller l’esprit d’équipe. Ma n’hésite pas à danser sur la musique de Billie Jean et Dangerous déguisé en Michael Jackson pour les 18 ans de la société. Pour les 10 ans, il était travesti en Indien Mohawk, chantant Can You Feel the Love Tonight d’Elton John  !

Mais la grand-messe d’Alibaba a lieu chaque 11 novembre, c’est la « fête des célibataires » : 24 heures de soldes fous. Les achats défilent en temps réel sur écran géant. Et les chiffres donnent le tournis : en 2015, 30 millions de clients pour 14 milliards de dollars d’achats ; en 2016, 18 milliards de dollars ; en 2017, 25 milliards de dollars. Record battu en 2018 : 31 milliards de dollars ! Et Jack fait le show : le voici en 2015 déguisé en James Bond girl au bras de Daniel Craig. L’année dernière, Pharrell Williams et Nicole Kidman étaient invités avec les PDG les plus puissants de la planète. Cette année, c’était Mariah Carey.

Retraite active

Mais voilà, Mr. Ma a envie d’autre chose. Le 10 septembre 2019, jour de ses 55 ans, il se retirera de la direction de son empire. Bien sûr, la suite est organisée et son successeur choisi, il s’agit de Daniel Zhang, son directeur général. Pour autant, « Crazy Jack » ne compte pas couler une retraite paisible. Après avoir passé une partie de sa vie à promouvoir le consumérisme effréné en Chine, il semble faire machine arrière ! Il va s’engager dans des combats philanthropiques.

Avec Joe Tsai, son complice de toujours, il a créé en 2014 une fondation axée sur l’éducation, la santé et l’environnement. Les deux hommes y reversent 2 % de leurs bénéfices annuels personnels. 

Très inspiré par Bill Gates, son modèle, Jack mise sur l’éducation des jeunes défavorisés, surtout en milieu rural. L’ancien prof se souvient à quel point il a été difficile pour lui de continuer ses études sans argent. Il a également toujours œuvré pour que ses employés aient des conditions de vie supérieures à la moyenne en Chine. Mission accomplie : pour lui, l’e-commerce a contribué à offrir une qualité de vie à ses compatriotes et à développer la classe moyenne. « Notre défi est d’aider plus de gens à gagner de l’argent sain, de l’argent durable, de l’argent non seulement bon pour eux mais aussi pour la société », a-t-il déclaré. En revanche, il ne s’exprime jamais sur les éventuels dangers de l’hyperconsommation.

Environnement

L’avenir de la planète le préoccupe depuis des années. En 2010, il annonce aux actionnaires d’Alibaba que le groupe dédiera 0,3 % de ses ventes annuelles à l’environnement. Dans un des pays les plus pollués au monde, il sait qu’il faut agir vite.

Ce combat-là, il le mène avec Cathy, sa femme depuis la fac, sa plus ancienne collaboratrice. Après avoir perdu son père d’un cancer, elle s’est investie dans l’amélioration de la qualité de l’air et de l’eau, verse des millions pour la recherche. Membre de l’organisation The Nature Conservancy, le couple est allé jusqu’à acheter une réserve naturelle de 11 000 hectares.

Si, avec Cathy, il voyage dans le monde entier et s’affiche, Jack reste beaucoup plus discret sur ses deux enfants. Il aurait un fils prénommé Ma Yuankun, né en 1992, qui aurait fait des études en Californie, à Berkeley. Des rumeurs affirment que le jeune homme est gravement malade, d’autres, qu’il serait décédé. On n’aurait vu qu’une seule photo d’eux sans que personne puisse affirmer qu’il s’agit bien de son fils. De sa fille, on connaît le prénom, Ma Yuanbao. Il a déclaré lors des accords passés avec le gouvernement français en 2014 qu’il aimerait qu’elle « apprenne à parler français ». 

Sensible, il s’est laissé plusieurs fois submerger par l’émotion lors de ses discours, déplorant que son travail l’ait empêché de se consacrer à sa famille. Sa femme a même affirmé dans une interview qu’ils avaient « sacrifié » leur fils pour Alibaba. Ses problèmes personnels expliquent-ils sa reconversion ? Un peu comme si ses activités frénétiques avaient fini par l’écœurer ? Il a même lâché qu’il pourrait redevenir prof. Ou, plus prosaïquement, ce génie des affaires a-t-il senti le potentiel marketing de thèmes humanitaires et environnementaux ? Engagé, enthousiaste, saura-t-il faire progresser la noble cause, consommer moins, polluer moins ?

*Alibaba. L’incroyable histoire de Jack Ma, le milliardaire chinois, par Duncan Clark (éd. François Bourin).

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