Colombie

La lente torture des proches de disparus, héritage de la guerre

La guerre en Colombie a fait plus de disparus que les dictatures sud-américaines. Des « vivants morts » que leurs proches cherchent sans trêve, en proie à une angoisse qui bouleverse ainsi l’existence et la santé mentale de centaines de milliers de personnes.

« La disparition de quelqu’un, c’est comme une torture. Nuit et jour ! », résume, la voix cassée par les larmes, Judith Cassallas. Il y a bientôt 11 ans, sa fille, enceinte de trois mois, est partie avec son mari passer le week-end à Pance, village touristique près de Cali. Ils n’en sont jamais revenus.

Les traces de Mary Johanna López, 21 ans, et de José Duque, 25 ans, se sont perdues dans la violence d’une guerre de plus d’un demi-siècle. Comme celles de près de 83 000 Colombiens, selon le Centre de mémoire historique. Un dossier dont va hériter le gagnant du deuxième tour de l’élection présidentielle, qui aura lieu dimanche.

Le nombre de disparus aux mains d’acteurs du conflit – guérillas, paramilitaires et forces de l’ordre – est presque le triple de celui attribuable aux dictatures du XXe siècle en Argentine, au Brésil et au Chili (32 300, selon les derniers chiffres officiels).

Le crime de disparition forcée n’a été inscrit dans la loi colombienne qu’en 2000.

Mary Johanna est de ces personnes « sorties un jour de chez elles et dont on n’a plus rien su », évoquées par l’anthropologue Myriam Jimeno. « Dans le cas des disparus […], le plus grave, c’est le deuil inachevé, une blessure qui ne se referme pas », a déclaré à l’AFP cette professeure émérite de l’Université Nationale à Bogota.

Comment la fille et le gendre de Judith ont-ils disparu ? Mystère. « C’était le 7 octobre 2007. Depuis, nous n’avons jamais eu la moindre nouvelle », regrette cette mère, dont le cœur s’est brisé. Littéralement.

Le disparu occupe « tout l’espace »

À 58 ans, elle a déjà subi deux interventions cardiaques, prend « beaucoup de médicaments », a dû renoncer à son métier de couturière.

Au chagrin et aux insomnies s’ajoutent le stress de courir à la morgue pour identifier chaque cadavre, les espoirs déçus, les extorsions de « gens qui profitent de la douleur des autres » pour vendre des informations infondées, les menaces pour poser trop de questions.

« À chaque fête des Mères, je voulais mourir. Ma fille disparue occupait tout l’espace. »

— Judith Cassallas

Puis elle est allée consulter des psychologues de Médecins sans frontières (MSF) : « Ça a été comme sortir d’un trou noir, sans oublier ma fille, mais débarrassée de toute cette angoisse. » Peu à peu, elle a retrouvé le goût d’échanger avec ses deux autres filles, ses petits-enfants.

« Le disparu occupe la vie émotionnelle de ses proches », confirme Ivonne Zabala, coordinatrice des programmes de santé mentale de MSF, qui a lancé en septembre un programme novateur d’assistance psychologique pour les familles de disparus.

« À la faveur du processus de paix, une attention plus grande est accordée aux victimes dont des proches ont disparu », explique Nicholas Gildersleeve, chef de la mission locale de MSF, précisant qu’« il faut compter trois proches affectés pour chaque disparu, parfois jusqu’à cinq », qui « souffrent d’anxiété, de dépression, de stress post-traumatique ».

Une tortue dans sa carapace

Des psychologues spécialisés ont été déployés à Cali et à Puerto Asis, dans le Putumay, dans le Sud, autre région meurtrie par la guerre. À ce jour, une centaine de patients ont suivi la thérapie qui, par la parole, la danse, l’art, vise à rendre l’absence supportable.

Parmi eux, Margot Pulecio, 73 ans, qui attend son mari Nelson Escobar depuis 1995. Il a été emmené par « un groupe d’hommes […] pour soigner des chiens malades dans une ferme […]. Ils sont descendus des jeeps, l’ont mis en joue et l’ont emmené » dans la montagne, du côté de Ginebra.

La guérilla FARC, alors très présente dans la région, a signé la paix en 2016 et promis la vérité aux victimes. Margot attend son tour.

Privée des revenus de son mari, elle a été recueillie par son frère célibataire, architecte à la retraite, et reprend vie depuis qu’elle parle avec un psychologue toutes les semaines.

« Avant, je vivais refermée sur moi-même, comme une petite tortue dans sa carapace. Maintenant, je me sens plus normale. »

— Margot Pulecio

« La disparition forcée est comme une torture lente que subissent les proches », précise Yvonne Zabala, faisant état de troubles psychosomatiques, de maladies chroniques, de cancers pour ceux qui restent, souvent stigmatisés, l’entourage estimant que l’on ne disparaît pas sans raison.

Évoquant « le partage de la tristesse au jour le jour », Guillermo, 70 ans, frère de Margot, suit aussi la thérapie : « Toute la famille est affectée quand il y a un séquestré, car on attend […], et 23 ans, c’est long ! »

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