Opinion : Marc Séguin

La fumière

La semaine dernière, dans cette histoire pas belle sur le congédiement du lanceur d’alerte Louis Robert, le ministre de l’Agriculture a lancé : « Toutes les actions que nous allons prendre seront dans l’intérêt des Québécois. »

Il y a plusieurs années de cela, derrière les granges et les étables, un convoyeur entassait le fumier des vaches et animaux sur une petite montagne. C’était OK tant qu’on ne jouait pas dedans. De nos jours, les normes ont changé : on doit circonscrire le fumier dans des enclos en béton pour que ça ne ruisselle pas et ne pollue pas l’environnement. Encore ici, on réussit à bien contenir le fumier.

Cela étant dit, pour ceux qui ne voudraient manger que du tofu, il faut comprendre que les systèmes agricoles de grandes surfaces, dont la culture du soya, ont besoin de fumier animal pour exister. Autrement, c’est beaucoup de fertilisation chimique. Le problème avec les champs fertilisés par les laboratoires, c’est que tout ce qui y pousse en bénéficie. Sauf dans les cas de haute voltige pharmaceutique où des herbicides, toujours synthétisés, sélectionnent une variété au détriment d’une autre. Mais ça, dans nos croyances symboliques de santé moderne, ce n’est pas une idée qu’on aime. Alors on arrose. Pesticides, herbicides, fongicides.

Jusqu’ici tout va. La production végétale biologique correspond à peu près à 5 % de tout ce qui est produit au Québec. Reste donc 95 % dans ces cultures « arrosées ». Ça étonne un peu, surtout depuis la semaine dernière où on a appris qu’il fallait manger davantage de sources « végétales ».

Puis un agronome est venu brasser un peu le tas de fumier.

Dans ma campagne, quand les agriculteurs « étendent », ce qui veut dire épandre dans leurs champs le fumier amassé pendant une année, ça sent fort.

On se souviendra de cette requête en juin dernier où on a demandé aux fermiers de Charlevoix de ne pas étendre avant et pendant le G7. Parce que les gens de la ville et du grand Monde trouvent que ça pue. Pour tout dire, j’adore l’odeur du fumier (au sens propre). Ce sont des odeurs de vie.

Passons à l’autre sens du tas de fumier, celui de la métaphore. J’ai lu qu’un parti politique était passé à un cheveu de demander la démission du ministre Lamontagne (du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec) cette semaine.

Come on. Sérieux ?

Sur le site du MAPAQ, on apprend que : les ouvrages de stockage servant à contenir les fumiers doivent être étanches, sûrs et de capacité suffisante… entre autres choses pour limiter les fuites de minéraux et de microbes indésirables dans les eaux de surface et souterraines.

Ça fait un peu sourire, non ? Ce n’est pas dans l’air que ça craint, mais dans les systèmes qu’on ne voit pas.

Pour un projet dans une autre vie, j’ai rencontré des dizaines d’intervenants en agriculture : politiciens, agronomes, agriculteurs, syndicat, Ministère, ministre, psychologues, lobbyistes. Tout le monde sait que c’est tout croche ; qu’il existe un malaise de pouvoir. Et un manque d’éthique hallucinant. Plusieurs agronomes, pour la plupart rencontrés sous la promesse d’anonymat, m’ont raconté des histoires de marde sur leurs obligations professionnelles ; trop souvent en opposition avec leurs valeurs et celles qu’on chante. C’est aussi un peu ce qui s’est passé avec Louis Robert, cet agronome qui a dénoncé des pratiques sans éthique, et de la collusion, dans l’industrie chimique agriculturale. Le gars est agronome, crisse. C’est lui qui « soigne » nos terres, celles qui servent à nous nourrir. On vient d’apprendre que les agronomes sont en laisse. Pour la plupart, dégriffés et enchaînés. C’est triste.

Ça va donner quoi de couper la tête du ministre, un gars qui vient d’arriver là et qui ne connaît pas ça, les histoires de fumier derrière les granges ?

Ce ne serait qu’un geste symbolique. Le vrai problème, c’est la contamination systémique quotidienne, devenue « normale ». À la lumière de ce qu’on apprend, et de ce qu’on est en mesure de constater, peut-être vaudrait-il mieux ne jamais s’aventurer, ou jouer trop près de la fosse à fumier ?

Dans les faits, il va se passer quoi ? La protectrice du citoyen va mener une enquête. On va peut-être réintégrer le lanceur d’alerte. Peut-être pas. Y’a deux ou trois personnes de la ville qui vont philosopher sur l’éthique, quelques politiciens qui vont faire semblant d’être outrés (c’est le rôle symbolique et genré qu’ils s’attribuent selon la rotation naïve du pouvoir), certains vont parler au nom de la morale, et tout va reprendre normalement d’ici une semaine ou deux. Peut-être qu’on ne devrait jamais aller jouer dans le tas de fumier, et continuer de sourire comme si tout allait bien.

Fermer étanche est une norme gouvernementale, semble-t-il.

Cette histoire ne meurt pas (dans les médias), et c’est tant mieux. Malheureusement, c’est trop tard. L’écart entre les urbains et les ruraux est immense. Les gens de la campagne savent tout ça depuis longtemps ; ceux de la ville viennent de l’apprendre, insultés.

On n’a jamais autant parlé d’agriculture au Québec que ces dernières années. On en trace une image romantique. Dans les faits quotidiens et la réalité, je vous assure que c’est laid et que ça pue. Veut-on vraiment savoir tous les liens de collusion, la mauvaise gérance, le manque de vision ? Il y est un peu beaucoup question de notre alimentation.

On apprend aussi sur le site du Ministère qu’il est strictement interdit d’installer une échelle dans une fosse fermée (qui voudrait aller là ?) et que dans certains cas, il y a des risques d’explosion. Quelques journalistes viennent de l’apprendre, rien de plus. Je ne veux pas être défaitiste, mais j’ai parfois l’impression qu’au-delà de belles volontés qu’on se souhaite, vaudrait mieux laisser la fumière tranquille. « Toutes les actions dans l’intérêt… », il a dit, le ministre. Imaginez que de ne rien faire et de laisser tout ça comme ça est aussi une action.

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