Antarctique

Un bout du monde à protéger

Depuis sept ans, la Québécoise Anne Beauchamp multiplie les croisières dans des destinations aussi exotiques que diversifiées : Indonésie, Japon, archipel de Vanuatu, mer de Cortez… Impressionnant carnet de voyages que le sien, mais pour la retraitée de 56 ans, un rêve restait inachevé : voir l’Antarctique, « l’ultime bout du monde ».

Le rêve est devenu réalité en février dernier. Et de son périple, elle dit être revenue transformée, plus consciente des dangers qui guettent le continent austral. « J’ai été touchée émotivement par les enjeux de préservation de l’Antarctique. C’est un sujet qui passe par le cœur plus que par la tête. Je garderai toujours le souvenir de l’immensité des paysages et de leur virginité. C’est un tel privilège de se retrouver dans un lieu aussi isolé, et tout ça, dans une grande pantoufle ! »

La « pantoufle » en question, c’est le Soléal, l’un des quatre luxueux navires de l’entreprise Ponant qui explorent l’Antarctique de novembre à février. Et ils sont loin d’être seuls. Près d’une centaine de navires de croisière – allant du petit voilier aux gros bateaux de plus de 2000 passagers – passent par le continent austral à un moment ou à un autre de la saison. Et la destination a le vent dans les voiles, notamment au Québec… Chez Ponant, les carnets de réservation se remplissent deux ans à l’avance.

Or, d’aucuns pourraient se demander si ce trafic maritime ne constitue pas une menace pour ce qui reste, au fond, le pain et le beurre des sociétés de croisière en Antarctique : la richesse de la faune et les paysages quasi exempts de toute trace humaine…

Règles strictes

C’est pour éviter de se tirer dans le pied que 107 entreprises de croisière, membres de l’organisation IAATO dont Ponant fait partie, ont décidé de s’imposer des règles strictes de conduite. Limiter à 100, voire moins à certains endroits, le nombre de passagers lors des débarquements terrestres. Décontaminer les bottes des passagers avant et après chaque débarquement. Inspecter méthodiquement leurs vêtements au début de la croisière pour éviter l’introduction d’espèces invasives par l'entremise de graines ou de débris végétaux. Et s’assurer que les passagers respectent les règles : ne rien prélever, ne rien laisser derrière, ne pas s’approcher à moins de 5 m de la faune. Et toujours donner la priorité aux manchots lorsqu’on les croise dans un sentier !

« À bord du Soléal, le traitement des eaux usées se fait directement sur le navire », ajoute le commandant, Charbel Daher. L’eau traitée est utilisée pour nettoyer les ponts avant d’être récupérée dans un circuit fermé. Rien n’est retourné à la mer. » Le fioul lourd est aussi interdit autour de l’Antarctique.

Malgré ces précautions, le fragile écosystème antarctique risque-t-il de souffrir de sa trop grande popularité auprès des croisiéristes ?

Christophe Bassous, guide-naturaliste à bord du Soléal et microbiologiste ayant étudié à l’Université de Montréal, estime que non.

« Les passagers deviennent des ambassadeurs du continent austral ; ils sont plus conscientisés et peuvent en parler autour d’eux. Plus personne ne va acheter des oméga-3 à base de krill en sachant l’importance du krill dans cet écosystème… Si on ne parle pas de ce qui se passe en Antarctique, d’autres en profiteront. »

— Christophe Bassous

La menace du forage

Il faut savoir qu’aucun gouvernement ne régit le continent austral. On n’y trouve aucune ville, mais plutôt une centaine de bases de recherche : des russes, des américaines, des néo-zélandaises, des argentines… « En 1959, 12 pays ont ratifié un traité faisant de l’Antarctique une terre de science et de paix et interdisant toute activité militaire, minière ou nucléaire, explique Christophe Gouraud, guide-naturaliste à bord du Soléal. Aujourd’hui, le nombre de pays signataires est de 60. »

Ce traité arrive toutefois à échéance en 2048, et le continent attise les convoitises. Avec le réchauffement climatique, la prospection pétrolière, jadis impossible en raison de l’épaisseur du couvert de glace, devient plus tentante. Le sous-sol antarctique, dit-on, serait riche en gisements de pétrole…

Si les tours de forage commencent un jour à pousser, c’est tout un écosystème qui se retrouvera menacé. Depuis la végétation fragile, qui met des années pour gagner quelques centimètres dans des conditions hostiles, jusqu’à la faune aviaire. « Pas moins de 52 % des 300 espèces d’oiseaux marins du globe vivent sous le tropique du Capricorne », lance Christophe Gouraud. Les eaux australes abritent aussi de nombreux mammifères marins déjà en péril, comme le rorqual bleu.

Anne Beauchamp, elle, demeure optimiste. « Tous ces pays ont signé un document pour préserver ce bout de la planète jusqu’en 2048. Après ? Il faudra rester vigilants, mais je veux croire qu’on travaillera tous ensemble pour la sauvegarde du continent. »

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