Ski alpin Burke Mountain Academy

Ski académie

Première académie sportive créée en Amérique du Nord en 1970, Burke Mountain Academy est une véritable institution dans le monde du ski alpin. Les succès historiques de Mikaela Shiffrin, sa plus célèbre ex-pensionnaire, ont donné une dimension planétaire à l’école vermontoise. On y vient maintenant de Chine. Et aussi de Granby. Visite guidée.

UN DOSSIER DE SIMON DROUIN ET DE BERNARD BRAULT

Sur les traces de Shiffrin

EAST BURKE — En passant une année à l’école secondaire Shattuck-St. Mary’s, dans le Minnesota, Sidney Crosby a contribué à donner une aura de prestige à un programme de hockey dont la réputation n’était plus à faire.

Mikaela Shiffrin est la Sidney Crosby du ski alpin. À 23 ans, l’Américaine est déjà double championne olympique et occupe le sixième rang de tous les temps pour le nombre de victoires en Coupe du monde, tous genres confondus.

La native du Colorado a perfectionné son art durant l’adolescence à Burke Mountain Academy (BMA), un tout petit pensionnat situé dans le Vermont, qui fêtera son 50e anniversaire l’an prochain. Se targuant d’être la première académie sportive créée en Amérique du Nord, BMA a produit une trentaine d’athlètes olympiques en ski alpin et en ski de fond. Elle a fourni plus de 130 skieurs à des équipes nationales, principalement aux États-Unis et au Canada.

En 2011-2012, Shiffrin, alors âgée de 16 ans, n’était pas encore diplômée qu’elle faisait tourner les têtes à ses débuts en Coupe du monde.

À la même époque, Martin Lessard cherchait le meilleur endroit pour développer le talent prometteur de Raphaël, son fils de 10 ans. Membre du club de compétition de Bromont, le garçon dominait ses pairs depuis qu’il était tout jeune.

« On ne voulait pas se demander ce qui aurait pu être possible pour Raphaël ou quelles étaient les meilleures options. On voulait la meilleure option. »

— Martin Lessard, père de Raphaël

Burke Mountain Academy, située à deux heures de route de leur domicile de Granby, leur apparaissait le choix évident. Le passage remarqué de Shiffrin en était la meilleure preuve.

« Je voyais un certain parallèle en ce qui concerne la notion d’exception dans la gestion du talent, ajoute M. Lessard. Je me suis dit : si c’est bon pour elle, c’est probablement bon pour nous aussi. »

Première visite

À l’automne, le duo père-fils a donc débarqué à East Burke pour une première visite exploratoire. La région est un paradis du vélo de montagne, bien connu des cyclistes québécois.

En sortant de l’autoroute 91, Raphaël s’attendait à voir apparaître un campus comme dans les films américains. Il a plutôt découvert une douzaine d’anciens bâtiments de ferme des années 70, éparpillés sur un plateau dégagé de 29 acres et plantés au milieu de nulle part.

La station Burke Mountain se trouve tout près. Kirk Dwyer, ex-directeur général de BMA, les attendait à côté du poêle à bois dans le vieux chalet de la mi-montagne. L’homme qui avait été l’entraîneur et presque un deuxième père pour Shiffrin a annoncé la couleur : « Ici, on n’aide pas les Canadiens. » Traduction : « Vous êtes bien fins, mais on ne financera pas le ski et les études de Raphaël. »

N’empêche, le jeune Québécois, qui baragouinait l’anglais, a charmé son auditoire et a fait bonne impression sur la piste. À partir de là, BMA a pris en charge son développement. Il suivait ainsi les traces de compatriotes comme Éric Villiard, Thomas Grandi (seul skieur canadien vainqueur d’une Coupe du monde de géant) et sa sœur Vania Grandi, présidente de Canada Alpin depuis l’an dernier.

Après des stages occasionnels et deux camps estivaux sur neige, Raphaël Lessard s’est installé pour de bon à East Burke. Il avait 13 ans et commençait son secondaire.

« Il y a des jeunes de mon âge que ça dérange d’être loin de leur famille. Moi, j’ai toujours été à l’aise avec ça », assure le jeune skieur, rencontré sur le campus à la mi-janvier.

Lessard a passé ses deux premiers hivers dans la famille d’un entraîneur, où il a appris l’anglais, s’est imprégné de la culture américaine et a poursuivi à distance ses études au collège Mont-Sacré-Coeur, de Granby.

Deux ans plus tard, il est devenu pensionnaire à temps plein. Aujourd’hui, le jeune homme de 17 ans vit dans Woods House, le plus vieux des cinq dortoirs de BMA, où il partage une chambre modeste avec un camarade américain.

Une équipe bien rodée

Sa vie est rythmée par le ski, l’entraînement physique et l’école. Il vit en communauté avec 68 collègues skieurs, dont 18 étrangers, parmi lesquels figurent 3 autres Québécois et 2 Chinoises de 15 ans. Celles-ci ont rejoint le programme cette année, conséquence directe de la renommée de Shiffrin, selon Willy Booker, nommé directeur général de BMA l’an dernier.

Une trentaine de professeurs, entraîneurs, administrateurs et cuisiniers encadrent les pensionnaires. Ce sont presque tous des skieurs et plusieurs sont des anciens de BMA. Le professeur de mathématiques s’occupe du chronométrage des courses. « Il connaît les points FIS de tout le monde », relève Lessard.

Le lundi est consacré à l’école. Du mardi au vendredi, les jeunes partagent leur journée entre les petites salles de classe et la montagne. Ils passent la fin de semaine sur leurs planches. Pas de temps pour la télé. De toute façon, il n’y a qu’un poste sur le campus. « Il n’est jamais ouvert », note Lessard.

« Ici, on veut des amoureux du ski plutôt que de très bons skieurs, souligne Booker, un diplômé de 1996. Parce que si tu fais quelque chose tout le temps, tu dois vraiment adorer ça ! On pousse les jeunes vraiment fort, mais vraiment fort. Si tu n’es pas passionné par le ski, c’est sûr que tu vas faire un burnout. »

En comptant les camps sur neige à l’été et à l’automne, Raphaël Lessard fera 150 jours de ski cette saison. Il assure qu’il est capable d’en prendre. Jean-Pierre Daigneault, son entraîneur depuis l’an dernier, en est lui aussi convaincu.

« Raphaël est complètement, à 100 %, vendu ben raide au sport du ski alpin, lance le coach originaire de Mansonville. Il en mange. »

Vivre en communauté

Parlant de manger, toute la communauté de BMA, employés inclus, se réunit pour les repas à la cafétéria. Fraîchement rénovées, les cuisines sont ouvertes pour donner aux jeunes l’occasion de se familiariser avec les bases de la nutrition.

Au son de la cloche, après le dîner, n’importe quel membre peut prendre la parole. Ce jour-là, le vétéran Steve Berlack, coach des U16, s’est levé pour rapporter les commentaires du tennisman américain Frances Tiafoe, un négligé qui venait de causer la surprise aux Internationaux d’Australie. Son discours a semblé toucher la cible.

« On a un journaliste et un photographe en visite aujourd’hui, soyez gentils avec eux », a demandé Willy Booker. Des applaudissements ont suivi.

Les jeunes se relaient pour faire la vaisselle et nettoyer les dortoirs, conformément à la philosophie du fondateur Warren Witherell. « Quand Diann Roffe est revenue après sa médaille d’or surprise au slalom géant des Championnats du monde, elle faisait la vaisselle comme les autres », rapporte Finn Gundersen, ancien directeur général de BMA, qui était là en 1971.

Raphaël Lessard s’éclate dans cet environnement. Surtout sur la montagne, avoue-t-il. « Quand tu es concentré comme ça sur le ski, c’est difficile de penser à autre chose. »

Après la visite de La Presse à Burke, il est parti en Autriche, où il s’est fait faire des bottes sur mesure au siège social de Head, qui fournit son équipement depuis des années. Il a ensuite passé du temps avec un entraîneur de Stams, académie locale la plus réputée. Ces jours-ci, il participe à des courses en France et en Suisse, en attendant de prendre part aux Mondiaux juniors de Val di Fissa, en Italie (18-27 février).

Son rêve ultime ? « La Coupe du monde, répond-il, la tête enfoncée dans le capuchon de son kangourou. Mais pas juste la Coupe du monde : je veux être performant et être capable de gagner quelques courses. À date, ça va bien. C’est dur de ne pas continuer à y rêver quand on voit ça s’approcher tranquillement pas vite. »

Le tour du propriétaire

EAST BURKE (VERMONT) — En vertu d’une entente avec la station, Burke Mountain Academy (BMA) a un accès privilégié à une piste d’entraînement. Longtemps rudimentaire, son gymnase fait maintenant envie partout aux États-Unis. Tour d’horizon.

La piste

Les filets orangés installés des deux côtés de la piste tracée en plein cœur de la montagne sont la première chose que l’on remarque du stationnement de Burke Mountain Academy (BMA). La Warren’s Way est réservée en priorité aux besoins d’entraînement des jeunes skieurs du pensionnat. « Je n’ai jamais eu un atelier de travail comme celui-là », se félicite Jean-Pierre Daigneault, ancien entraîneur avec les équipes du Québec et de la Colombie-Britannique. « En matière de neige et de préparation de piste, les besoins d’une équipe de ski alpin de compétition sont exactement le contraire de ce que le grand public recherche. Quand on n’est pas sur la piste d’entraînement, les gens peuvent y aller, mais gare à vous ! » Comme en Coupe du monde, la surface est glacée et dure comme du béton, grâce à un système d’enneigement réglé en conséquence. Très pentue sur presque toute sa longueur, la piste permet à quatre groupes de se côtoyer dans des parcours différents de slalom ou de slalom géant.

Le remonte-pente

Autre avantage, une arbalète à haute vitesse dessert la Warren’s Way, nommée en l’honneur du fondateur et premier directeur de BMA, Warren Witherell. En quatre minutes, les skieurs sont en haut de la piste. Pas de file d’attente ni de perte de temps entre les manches. Les Burkies peuvent aussi s’arrêter à mi-chemin pour rejoindre plus rapidement le début d’un tracé. Pendant ce temps, les entraîneurs ont un œil sur tous leurs élèves, quel que soit le groupe d’âge. BMA dispose également d’une piste de super-G pour s’adonner à la vitesse.

Le gym

De retour sur le campus, Raphaël Lessard et ses collègues ont accès à un gymnase à la fine pointe de la technologie. Inauguré à la fin de 2016, le Ronnie Berlak Center, nommé en l’honneur d’un ancien de BMA qui s’est tué dans une avalanche en Autriche, a coûté 3,7 millions US. Sa superficie de 1000 m2 est composée d’un terrain de gazon synthétique et d’une aire d’entraînement dotée d’appareils destinés spécialement à une clientèle adolescente. La préparation physique est rigoureuse à BMA. Pendant trois décennies, la direction renvoyait à la maison les pensionnaires qui échouaient à un test de début de saison. Cette politique n’avait plus cours quand le nouveau directeur général, Willy Booker, l’a remise en vigueur cette année. Avec une certaine souplesse : les jeunes ne sont plus expulsés, mais font l’objet d’un suivi serré.

Une question de gros sous

EAST BURKE — Ce n’est pas d’hier que Burke Mountain Academy fait parler d’elle. En 1978, Sports Illustrated a consacré un article de quatre pages à cette « école pour enfants riches qui veulent devenir des skieurs de classe mondiale ».

Warren Witherell, qui avait fondé BMA en 1970 à la suite de la demande d’une de ses jeunes coureuses qui voulait skier tout l’hiver, refusait cette étiquette.

« Il y a toutes sortes d’argent pour le pauvre, le dépravé, le démuni, le bon à rien, a-t-il rétorqué dans cet article dont le lien figure sur le site internet de l’école. Des programmes aussi. Mais pour l’enfant au sommet, il y en a très, très peu. Le plus défavorisé est le doué. On adore les jeunes talentueux qui se fixent des buts élevés. »

M. Witherell, mort en 2014 à l’âge de 79 ans, aurait certainement approuvé les rêves de Coupe du monde de Raphaël Lessard. N’empêche, à près de 58 000 $US pour l’année complète, Burke Mountain Academy n’est pas pour toutes les bourses. Cette somme n’inclut pas les coûts de l’équipement et des voyages pour les stages à l’extérieur.

« Ce n’est pas un sport accessible. Si [BMA] ne nous avait pas aidés, ç’aurait été extrêmement difficile de le faire. »

— Martin Lessard, père de Raphaël

Aide financière

Selon le directeur général Willy Booker, 40 % des pensionnaires reçoivent une forme d’aide financière de l’établissement, qui bénéficie d’un fonds de dotation nourri « par des anciens, des parents et des amis ».

« On en est très fiers, et ça aide beaucoup, mais si on veut connaître du succès à long terme, nous devons attaquer le problème du coût sous tous les angles, dit celui qui a travaillé pendant une quinzaine d’années dans l’industrie de l’équipement de ski. Bien sûr, nous voulons pouvoir offrir plus d’aide. Mais on doit aussi s’assurer de faire tout ce qu’on peut pour limiter les coûts. Ça veut dire où on skie, quand on skie, comment on organise notre personnel. Si tu veux vraiment changer le paradigme du coût, tu dois tout revoir. »

Raphaël Lessard sait qu’il est privilégié de se développer dans un tel environnement. Sent-il de la pression ? « C’est de la pression positive, je dirais, argue-t-il. Dans le sens où tout le monde autour de moi fait tout en son pouvoir pour que je reste compétitif dans ce que j’aime faire. Tu n’as donc aucune raison pour ne pas y mettre les efforts. »

M. Lessard assure que son fils n’a jamais reçu le mandat de devenir le prochain Mikaela Shiffrin, qui vient de remporter un quatrième titre mondial avec sa victoire en super-G, mardi, en Suède. La Coupe du monde, oui, mais la possibilité d’accéder aux universités américaines dotées des meilleurs programmes de ski alpin est l’avenue le plus souvent empruntée par les diplômés de BMA, souligne-t-il.

« Sa mère et moi, on a réussi à lui faire comprendre il y a longtemps qu’il ne doit donner que son maximum, fait valoir M. Lessard. Le reste, ce sont des expériences dont il va profiter pour le reste de ses jours. »

D'autres institutions

Si Burke Mountain Academy est une pionnière, elle n’est pas le seul établissement du genre aux États-Unis. Green Mountain Valley School (GMVS), qui accueille le double d’élèves, est sa rivale dans le Vermont. Carrabassett Valley Academy est une autre grande école de ski alpin, à proximité de la station Sugarloaf, dans le Maine. Bode Miller est son plus célèbre ancien pensionnaire. Le Colorado en compte également quelques-unes, dont Vail Ski and Snowboard Academy, l’un des rares établissements d’enseignement publics dans le domaine du ski alpin.

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