Chronique

Une « phase 2 » incontournable

Le Canadien étant allergique au mot « reconstruction », appelons ça la « phase 2 » de l’ère Bergevin.

L’échange de Max Pacioretty en retour – d’abord et avant tout – du jeune Nick Suzuki fournit une preuve additionnelle de ce changement de cap dans la gestion de l’équipe. C’est la conséquence incontournable des erreurs des trois dernières saisons plutôt que le résultat d’un plan finement ciselé. Peu importe, la démarche est encourageante.

Pour bien comprendre à quel point cette transaction cristallise une rupture avec le passé, retournons au début d’avril 2015, époque où l’équipe était encore pleine de promesses. Un an plus tôt, elle avait atteint la demi-finale de la Coupe Stanley. J’avais alors interrogé Bergevin sur la « fenêtre d’opportunité » du CH, cette période relativement courte où les astres s’alignent pour qu’un club soit candidat aux plus grands honneurs.

« Dans notre cas, Max Pacioretty, P.K. Subban et Carey Price sont encore jeunes, m’avait-il dit. Brendan Gallagher et Alex Galchenyuk ont 22 et 21 ans. Voilà cinq gars qui représentent notre avenir. Ça nous donne une bonne fenêtre d’opportunité. »

À peine trois ans plus tard, trois de ces joueurs ont quitté Montréal. Et la « fenêtre d’opportunité » du CH est verrouillée à double tour. Dans ce contexte, inutile de regretter les récents départs de Galchenyuk et de Pacioretty. Le CH a besoin d’air frais et les deux attaquants ne semblaient plus avoir de plaisir à Montréal.

Cela dit, il faut tout de même se demander pourquoi les relations entre la direction et plusieurs joueurs se sont si mal terminées au cours des deux dernières années. La longue association d’Andrei Markov avec l’organisation a pris fin dans l’amertume et on sait tous à quel point les liens étaient difficiles entre Subban et ses patrons.

Voici maintenant que le départ de Pacioretty, un autre joueur qui aimait Montréal, est considéré par le DG comme la solution idéale pour les deux parties. C’est le signe d’un malaise profond. On parle tout de même du capitaine du club, populaire auprès de ses coéquipiers, et qui a toujours dignement représenté l’organisation.

Tout cela est inquiétant : si Bergevin a été incapable de bâtir des liens optimaux avec quelques joueurs de premier plan, comment croire qu’il relèvera ce défi avec les espoirs de demain, les Jesperi Kotkaniemi, Ryan Poehling et Nick Suzuki ?

Bien sûr, dans toute relation difficile, les responsabilités sont habituellement partagées. Mais le rôle d’un patron est de gérer au mieux cette dimension humaine, de savoir composer avec les différentes personnalités et de communiquer avec efficacité. À ce chapitre, le bilan du DG n’est pas convaincant.

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Sur le strict plan du hockey, Bergevin n’a pas connu des étés réussis en 2015, 2016 et 2017. Celui de 2018 est une meilleure cuvée.

Un plan axé sur le recrutement et le développement a vu le jour, seule avenue possible pour le CH à court terme. À moins d’un accident de parcours à Toronto et à Tampa Bay, ce n’est pas demain la veille que le CH représentera sa division en demi-finale de la Coupe Stanley. Alors aussi bien viser des échéances à plus long terme pour bâtir une équipe gagnante.

En commentant l’échange de Pacioretty hier, Bergevin a fait deux remarques révélatrices de son nouvel état d’esprit. Son premier objectif, a-t-il dit, était d’obtenir un espoir de premier plan, chose faite avec Suzuki. Il a aussi rappelé que le choix de deuxième tour acquis dans la transaction permettrait à l’équipe de s’exprimer 10 fois au prochain repêchage. Et il a même précisé : « jusqu’à maintenant ».

Ces propos sont évidemment ceux d’un DG qui a amorcé la « phase 2 » de son séjour aux commandes. Les lecteurs qui connaissent bien l’histoire des Expos se souviendront que c’est ainsi qu’on a surnommé la relance des Z’Amours après les six premières années de leur histoire.

Les résultats n’ont pas été instantanés. Il a fallu du temps aux Gary Carter et compagnie pour devenir une équipe d’impact dans les majeures. Mais quand ils sont arrivés à maturité au tournant des années 80, les Expos sont devenus une puissance de la Ligue nationale.

La relève du Canadien aura aussi besoin de quelques saisons pour atteindre le niveau de jeu espéré. Dans un monde idéal, ces espoirs devront réussir avant que l’âge ne rattrape Carey Price, qui demeure la pierre d’ancrage de tout l’édifice. À ce sujet, « phase 2 » ou pas, Bergevin n’a pas changé d’idée : le gardien demeure son joueur de concession.

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Était-ce l’impact du temps très frais ou la simple réalité d’une équipe envers qui les attentes sont basses cette saison ? Chose certaine, on n’a pas senti l’effervescence habituelle avant le tournoi de golf du CH hier matin.

Le ton était plus mesuré, à commencer par celui de Bergevin, qui s’est gardé d’émettre des prédictions à l’emporte-pièce comme celle de l’an dernier à propos de sa défense.

Compte tenu du caractère pénible de la saison 2017-2018, cette retenue était bienvenue. Claude Julien a d’ailleurs bien placé les choses en perspective lorsqu’un collègue lui a demandé ce qu’il pouvait dire aux partisans inquiets à l’approche de la nouvelle saison.

« Tu en dis moins. Et tu en démontres plus. C’est ce qu’il faut faire. On peut parler autant qu’on veut. Mais l’important, c’est que nous, l’entraîneur et les joueurs, on démontre qu’on sera une meilleure équipe. C’est tout ce qu’on peut faire pour le moment. »

La lucidité n’a rien de spectaculaire. Mais c’est la meilleure approche pour le Canadien à l’heure actuelle. Cette nécessaire « phase 2 » est entamée. Elle apporte de l’espoir, mais nécessitera beaucoup de patience.

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