Voie de contournement à Lac-Mégantic

Un tracé qui ne fait pas l’unanimité

La confirmation hier qu’une nouvelle voie de contournement sera construite pour permettre aux trains d’éviter le centre-ville de Lac-Mégantic a suscité des réactions mitigées. Si la mairesse Julie Morin et sa prédécesseure Colette Roy Laroche ont salué l’annonce, certains citoyens qui habitent à proximité du nouveau tracé dénoncent une décision « ridicule ».

Lac-Mégantic

« C’est un non-sens de faire ça »

La voie de contournement ferroviaire à Lac-Mégantic ne fera pas que des heureux. Pour certains, le nouveau tracé sera comme un coup d’épée dans une plaie encore bien vive.

C’est le cas notamment de Yolande Boulanger, 80 ans, qui a perdu son petit-fils dans la tragédie survenue le 6 juillet 2013. Le nouveau tracé proposé par les gouvernements fédéral et provincial passera carrément sur ses terres, à environ 60 mètres de sa maison et à 150 mètres de celle de sa fille, Isabelle. Chaque jour, la mère et la grand-mère pourraient voir passer au moins un train leur rappelant douloureusement la mort de Frédéric Boutin à l’âge de 19 ans.

C’est mercredi que Yolande Boulanger a été informée officiellement que la voie de contournement passerait sur ses terres. Son mari, Conrad, a appris la nouvelle alors qu’il est hospitalisé depuis la mi-avril à la suite d’une infection.

La Presse l’a rencontrée chez elle, dans la maison où elle habite depuis des décennies. C’est avec calme qu’elle soulève plusieurs critiques à l’endroit de la voie de contournement. Mais ses yeux deviennent humides quand elle évoque le souvenir de Frédéric. « C’était notre seul petit-fils. Peu de temps avant [l’accident du 6 juillet 2013], il m’a dit qu’il voulait retourner à l’école, parce que travailler à 17 $ de l’heure, ce n’est pas assez pour fonder une famille. C’est une des dernières phrases que j’ai entendues de lui », dit-elle, la gorge nouée par l’émotion.

Le couple Boulanger est à la retraite, mais la grange adjacente à sa maison de la rue Salaberry abrite quelques vaches. C’est son fils qui vient donner un coup de main pour s’occuper des bêtes.

Une terre coupée en deux

La voie de contournement risque de leur causer bien des embêtements. Les vaches n’auront plus assez d’espace pour aller paître dans les champs, à moins de déplacer la grange presque centenaire qui vient tout juste d’être rénovée.

Mme Boulanger critique le tracé, qu’elle trouve « ridicule ». « Mis à part qu’on brise notre terre, c’est un non-sens de faire ça. » Elle conteste aussi le fait qu’on devra creuser jusqu’à 30 pieds dans le sol pour faire passer la nouvelle voie ferrée sous la route 204 et remonter ensuite la colline située entre sa maison et celle de sa fille.

« C’est de l’argent gaspillé qui va faire encore d’autres victimes collatérales ! »

— Yolande Boulanger

Sa fille, Isabelle Boulanger, 46 ans, rappelle que la majorité de la population de Lac-Mégantic s’était d’ailleurs prononcée contre la voie de contournement (à 68 %). « Même le BAPE avait conclu que la meilleure solution était de garder la voie actuelle et d’améliorer la sécurité. C’est un bien triste évènement qui s’est produit, moi-même j’ai perdu un fils, mais c’était à la base une erreur humaine, pas une question de tracé. »

Isabelle Boulanger se défend bien de refuser la voie de contournement parce qu’elle va passer près de chez elle. « Si les raisons pour la voie de contournement étaient valables, je comprendrais. » Mais selon elle, le vrai problème est ailleurs. « Tant que le gouvernement ne mettra pas en place une réglementation plus serrée, [une tragédie semblable] pourrait se reproduire ailleurs. »

La nouvelle grand-maman – elle a aussi deux filles de 21 et 23 ans et une petite-fille née il y a cinq mois – s’inquiète également des conséquences sur la valeur de sa propriété, surtout qu’elle vient de terminer d’importantes rénovations. « Nous, on avait fait le choix de ne pas s’établir en ville, on voulait la quiétude, tandis que ceux qui se sont installés en ville savaient qu’il y avait une voie ferrée qui passait au centre-ville. »

Le bruit du train et des sirènes

Chacune à sa façon, la mère et la grand-mère doivent encore composer avec les conséquences du terrible drame survenu en 2013. Mais les deux femmes restent lucides et ne veulent pas jouer à la victime.

Isabelle Boulanger admet que le bruit du train, même au loin, la dérange encore. « Pas encore le maudit train », se dit-elle chaque fois. Le son des sirènes (police, pompiers, ambulance) provoque aussi une réaction qui est presque devenue un réflexe. « Je me cambre dès que j’entends une sirène. »

Elle ne sait pas si elle sera capable de continuer à vivre dans sa maison une fois que la voie de contournement sera en fonction.

« C’est la maison qui a vu grandir nos enfants. Il y a plein de beaux souvenirs. Mais est-ce que ça va être anéanti par la présence du train ? Je ne sais pas encore comment je vais réagir. »

— Isabelle Boulanger

Sa mère, Yolande, n’en revient toujours pas de la force de caractère de sa fille et de son gendre. « Ils ont été extrêmement forts et ils le sont encore », dit-elle fièrement.

Maintenant arrière-grand-mère, Yolande Boulanger rappelle aussi qu’on ne sait jamais ce que la vie nous réserve. « Les sœurs de Frédéric se plaignaient quand leur frère les gossait, mais aujourd’hui, elles voudraient tellement qu’il soit là pour les gosser à nouveau. »

Lac-Mégantic

Les travaux terminés en 2022

Si tout se déroule comme prévu, la nouvelle voie de contournement ferroviaire à Lac-Mégantic devrait être inaugurée en 2022, soit neuf ans après l’horrible tragédie qui a coûté la vie à 47 personnes et traumatisé toute une communauté. Le point sur une annonce qui était fort attendue, en présence de Justin Trudeau et de Philippe Couillard.

Un clou pour se souvenir

La voie de contournement pourrait être achevée en 2022, a signalé le ministre fédéral des Transports, Marc Garneau, au cours d’une conférence de presse tenue hier en plein centre-ville de Lac-Mégantic. « Notre objectif est vraiment de terminer le travail le plus rapidement possible, mais il reste encore des autorisations à obtenir. » L’ancien astronaute devenu politicien a par ailleurs raconté qu’un citoyen lui avait donné un clou de chemin de fer au cours d’une visite à Lac-Mégantic, il y a quelques années. « Il l’avait trouvé dans les décombres, l’avait nettoyé et me l’avait remis. Il m’avait dit que c’était pour que je me rappelle ce qui s’était passé ici. Ce clou, il est sur mon bureau. Je le vois tous les jours en tant que ministre des Transports. »

133 millions et 12,8 kilomètres

La voie de contournement fera 12,8 kilomètres et coûtera environ 133 millions de dollars. La municipalité a analysé cinq propositions de tracé, dont trois constituaient de nouvelles voies. Selon Marc Garneau, les autorités fédérales s’entendront bientôt avec les 44 propriétaires qui devront céder les quelque 80 terrains nécessaires (en tout ou en partie) à la construction de la voie de contournement. La facture totale du projet sera partagée entre le fédéral (60 %) et le provincial (40 %).

« Cette solution va nous permettre d’avancer »

« Ça fait presque cinq ans que nous attendons ce moment, a affirmé la mairesse de Lac-Mégantic, Julie Morin. Lors de la tragédie, nous avons mis un genou à terre, mais comme collectivité, nous n’avons jamais cessé d’avancer. » Mme Morin a aussi signalé que sa ville avait l’intention de poursuivre le travail pour promouvoir la sécurité ferroviaire, notamment avec l’Institut pour une culture de sécurité industrielle, créé en 2016. Pour Colette Roy Laroche, qui était mairesse en 2013, la journée d’hier était très émouvante. « Cette solution va nous permettre d’avancer. » L’ex-mairesse reconnaît néanmoins qu’une partie de la population vit encore un deuil. « Ce n’est pas tout le monde qui vit un deuil de la même façon. »

des modifications encore possibles

Tant le premier ministre du Canada que celui du Québec ont indiqué qu’il était encore possible d’apporter des modifications au tracé, mais que celles-ci devraient respecter les grandes lignes de la proposition. Philippe Couillard a affirmé qu’une audience du BAPE sur le projet serait tenue. Le nouveau tracé déviera à l’ouest de Frontenac et passera par le parc industriel de Lac-Mégantic. Cependant, certains citoyens sont aussi mécontents de la décision et ont tenté de se faire entendre au cours de la conférence de presse.

Une annonce sobre

Les élus présents hier à la conférence de presse avaient tous l’air grave, alors qu’ils profitent généralement d’un événement du genre pour vanter leurs réalisations. « D’habitude, on sourit tous quand on annonce un projet d’infrastructure, mais là, il n’y a rien qu’on ne donnerait pas pour ne pas faire cette annonce », a affirmé le premier ministre du Canada, Justin Trudeau. Le premier ministre Couillard a dit que le drame de Lac-Mégantic était de ceux qui entrent dans la catégorie des événements dont on se souvient exactement où l’on était au moment d’en prendre connaissance.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.