Chronique

De Mexicali à Calexico

À l’approche de l’élection présidentielle, notre chroniqueur est parti faire un tour dans le sud-ouest des États-Unis

Calexico — Le pick-up de Marco Burmel est garé à l’ombre striée du mur. Il fait déjà 37 degrés à Calexico. Même une moitié d’ombre est bienvenue.

De l’autre côté, la ville qu’on voit s’agiter entre les barreaux d’acier du mur de neuf mètres, c’est Mexicali.

Calexico, Californie : bled agricole et de transit de marchandises de 40 000 habitants.

Mexicali, Mexique : grande ville de 700 000 habitants.

Deux villes aux destins aussi mêlés économiquement, socialement, culturellement, personnellement, émotivement que leurs deux noms inversés.

Quand on sort, quand on fait la fête, c’est à Mexicali qu’on va. Enfin, quand il n’y a pas de pandémie. Mais sans les travailleurs mexicains, aussi bien fermer Calexico. Les travailleurs essentiels, dans cette Californie désertique comme tout le long de la frontière, passent d’un pays à l’autre soir et matin pour aller bosser.

« Ils l’appellent le mur de Trump, mais il était déjà dans le budget pour remplacer l’ancien », me dit l’agent des services frontaliers.

Ici, l’ancien « mur » était une sorte de barrière antivéhicules haute de trois mètres en assez piteux état à certains endroits. Pour la surveillance, l’avantage du nouveau mur, à part sa hauteur, c’est qu’on peut voir ce qui se trame de l’autre côté, vu qu’il n’est pas plein.

« À cette hauteur, et avec les barbelés, il ne doit plus passer beaucoup de gens…

— Mais non, ils passent encore. Dans un quart de travail, on peut en arrêter cinq, sept, dix juste ici. Il y en a déjà eu jusqu’à 60, 70, remarquez. C’était il y a trois ans, des Indiens, je ne sais pas pourquoi, juste des Indiens…

— Comment font-ils à cette hauteur ?

— Un gars monte avec une échelle. Il coupe les barbelés. Il s’en va. Il revient plus tard avec l’échelle et monte. Il fait basculer l’échelle de notre côté et il descend.

— En plein jour ?

— Oui. C’est plus facile de les repérer électroniquement la nuit, avec les détecteurs de chaleur. Le jour, il fait trop chaud, ça ne fonctionne pas. On est obligés de les repérer visuellement. »

***

Du côté américain, un large espace de dégagement permet aux véhicules de la Custom and Border Patrol de circuler. Ils sont postés à quelques centaines de mètres les uns des autres. Ils attendent que quelque chose se passe…

Mais tout semble immobile du côté américain, dans cette ville écrasée par la chaleur du désert. Le grand centre commercial vivote, faute de clients de Mexicali – seuls les travailleurs peuvent franchir la frontière en ce moment.

L’air est sec et une odeur saline de poussière vous agace les narines et vous sable la gorge, mais très finement. Parfois un nuage beige est suspendu dans un ciel qui serait sinon d’un azur parfait. Il ne pleut presque jamais, dans ce pays.

On plisse les yeux pour voir l’horizon, mais ce n’est pas le soleil qui vous aveugle, c’est ce léger voile de particules qui embue le paysage.

« Et on fait quoi quand on en voit un qui passe ?

— Ben, on court après. »

Autant le côté américain est surveillé, autant le côté mexicain est organisé. On ne laissera pas n’importe qui faire de l’escalade. C’est une chasse gardée des cartels locaux, et très payante. Ça se monnaie, ou ça s’échange contre un transport de crystal meth, d’héroïne…

« La dernière fois que j’ai vérifié, on m’a dit qu’ils demandaient 3000 $ ou même 4000 $ pour organiser un passage. Tu vois le gars qui marche, là ? »

Il désigne un jeune homme athlétique vêtu d’une camisole rouge du côté de Mexicali.

« Il fait ça toute la journée. Il marche à toute allure le long du mur. C’est un spotter. Il vérifie où sont nos pick-up. Il donne le signal. Des fois, ils vont couper des barbelés à un endroit. On s’approche… Ils en profitent pour aller ailleurs. D’autres fois, c’est à deux endroits en même temps, puis ils vont à un troisième, plus loin… »

***

L’agent Burmel est né justement de l’autre côté du mur. Il est arrivé aux États-Unis tout jeune et a été naturalisé. Il est membre de l’agence américaine depuis 13 ans. Il comprend ceux qui veulent tenter leur chance ici, même s’il réprouve la méthode.

« C’est dur, votre travail ?

— Au début, je trouvais ça difficile, arrêter ces jeunes. Mais je me suis rendu compte que huit sur dix sont des criminels… La fois la plus difficile, c’est quand on a arrêté deux enfants, de 8 et 10 ans. Ils étaient partis seuls du Guatemala et avaient traversé le Mexique. Ils ont dit qu’un oncle leur avait donné de l’argent… Ils ont été envoyés dans un centre de détention pour mineurs à New York… Ça, c’était difficile. »

L’an dernier, 76 000 mineurs non accompagnés ont été arrêtés par les services frontaliers américains. Cette année, c’était 30 000. Mais généralement, ce sont des adolescents…

Ceux qu’on arrête sont surtout de jeunes hommes dans la vingtaine. On prend leurs empreintes. On vérifie leur dossier. S’ils ne sont pas recherchés et qu’ils sont mexicains, on les renvoie de l’autre côté. S’ils viennent d’ailleurs, ils sont détenus en attendant qu’ils soient renvoyés ou que leur statut soit déterminé.

***

Après une année de plus d’un million d’arrestations, l’année financière 2019-2020 qui s’achève a vu diminuer presque de moitié le nombre d’arrestations. À cause du nouveau mur plus haut ? Pas tant.

La plupart des migrants venaient de l’Amérique centrale et fuyaient la misère et la violence. Mais le gouvernement américain a fait pression sur le Mexique, qui a resserré sa frontière avec le Guatemala. On a facilité le renvoi des migrants mexicains dans leur pays. On a incité à la détention des demandeurs d’asile dans les prisons insalubres du Mexique. Sans oublier la séparation des familles des demandeurs d’asile, faite dans le but exprès d’envoyer un message aux futurs réfugiés. Le message musclé a fait chuter le flux migratoire de moitié. La pandémie a joué un rôle, mais il est difficile à évaluer : la dégradation de l’économie mexicaine a poussé plus de Mexicains à tenter leur chance illégalement.

« Il y a des gars qu’on arrête deux, trois, cinq fois », dit le patrouilleur.

Le taux officiel de récidive, d’ordinaire autour de 10 %, était de 30 % cette année. Autrement dit, un migrant sur trois arrêté à la frontière s’était essayé au moins une fois auparavant.

« Par les espaces, on peut passer de la drogue, ou la lancer par-dessus, non ?

— Évidemment. Ça arrive tout le temps. »

Les vrais professionnels préfèrent encore évidemment les ports et le transport par camion, cela dit. La semaine dernière, les agents ont trouvé une tonne et demie de crystal meth dans un camion de matériel médical à San Diego.

Pas une semaine ne passe sans une arrestation du genre. C’est le chauffeur qui est emprisonné, mais allez savoir s’il est au courant, ou s’il avait seulement le choix…

« Vous avez déjà arrêté des gens dangereux ?

— Des fois, les gars ont un couteau, il faut faire attention. L’été passé, on a arrêté un membre des Sureños, les Sur 13, un gang de Los Angeles. Il avait leur tatouage. »

Les estimations varient, mais il y aurait autour de 10 millions de personnes sans statut légal sur le territoire américain. Les études suggèrent que leur taux de criminalité est considérablement inférieur à celui de la population générale.

Sur les 647 000 personnes arrêtées en situation irrégulière sur le territoire américain l’an dernier, les autorités frontalières ont répertorié quelque 20 000 criminels condamnés ou personnes recherchées pour un crime.

***

« D’après vous, vos collègues sont plus Trump ou Biden ? »

Il sourit. Tout le monde connaît la réponse.

« Je dirais qu’ils sont assez Trump. Mais moi, je ne parle pas de politique… »

Il n’avait pas l’air de l’être tellement.

Trump vante le travail des agents à la frontière et a visité plusieurs fois « son » mur. Depuis 30 ans, le nombre d’agents des services frontaliers est passé de 5000 à 20 000, mais l’administration Trump n’a rien inventé. Le 11-Septembre a changé bien des choses. Et la militarisation est en marche depuis longtemps. De fait, le sommet a été atteint sous Obama, avec 21 400 agents.

Un des arguments utilisés pour justifier la construction d’un mur plus haut et plus difficile à franchir est précisément la réduction du personnel de surveillance. Mais si je me fie à l’agent Burmel, ce n’est pas demain la veille qu’on y parviendra.

Marco regarde devant. Un autre véhicule le rejoint. La radio appelle. Ils font des rotations. Ne restent jamais longtemps au même endroit. Il faut rester alerte.

Pour un qui passe les barbelés, combien rêvent d’échelles ?

Il surveille les passeurs.

Les passeurs le surveillent.

Ainsi tourne la roue de Mexicali à Calexico à Mexicali…

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