Louane

Des sourires et des larmes

Avec Joie de vivre, son troisième album, la jeune femme de 23 ans se raconte enfin.

Paris Match. Pourquoi as-tu décidé de te raconter aussi intimement ?

Louane. Je ne peux plus me restreindre à cause de la peur. Et j’ai beaucoup eu peur dans ma vie. Je suis arrivée très jeune dans ce milieu, tout est allé très vite. J’ai vécu des choses professionnelles extraordinaires, mais des choses personnelles très douloureuses dont les gens essayaient de se servir parfois pour faire du buzz. Je n’étais tout simplement pas prête pour ça. Donc je perdais mes moyens. Aujourd’hui, la barrière, je sais la mettre moi-même, j’ai appris les codes, les armes, et je n’ai plus peur.

Dès le premier titre, tu te décris : « Je suis une éternelle insatisfaite, je laisse au temps ce qu’il m’a pris / Mon monde de frissons, je vous invite à y entrer. »

Dans mon premier album, je disais que j’avais envie de montrer ma chambre, ce qui était vrai. Là, je suis prête à dévoiler qui je suis, et c’est encore autre chose. Ces frissons, ils arrivent souvent dans des moments incongrus, ils peuvent être des frissons de peur, de bonheur, de tristesse. Dans ma vie, tout a toujours été soit très blanc, soit très noir. Le gris n’existe pas. C’est ma vie.

Est-ce que la musique te permet d’être moins insatisfaite ?

Je suis très exigeante et très dure avec moi. Je suis très fière de la musique que je produis, mais mal à l’aise si je tombe dessus à la radio, et je zappe quand c’est possible. Mais je ne vais surtout pas me plaindre, je fais le métier dont j’ai toujours rêvé.

Pourtant, tu aimerais être « Mademoiselle tout le monde » ?

Non, je suis Mademoiselle tout le monde. Avant d’être une fille qui a une vie atypique, je suis juste une femme. Et comme chez tout le monde, il y a des hauts et des bas dans mon existence.

Quand tu évoques le sentiment amoureux, tu parles de « poésie indécise », de « rupture »… Un peu paradoxal ?

En amour, je suis une « drama queen ». [Elle rit.] Pendant longtemps, l’histoire que je vis aujourd’hui n’a pas été possible. Avant qu’il puisse se douter de mes sentiments, il y a eu des mois et des mois de silence de ma part. Parce que cette histoire d’amour n’était pas ouverte, il y avait trop de choses qui faisaient que ça n’existerait jamais. J’en avais tellement peur que même ma meilleure amie n’était pas au courant. Je savais que, si je me déclarais, j’allais blesser beaucoup de gens autour de moi. Jusqu’au jour où j’ai compris qu’il y avait une minuscule ouverture et j’ai toqué à la porte. Il fallait que je le lui dise pour qu’il me réponde « stop ». Sauf qu’il ne m’a pas dit “stop”.

Tu chantes aussi la culpabilité vis-à-vis du succès : « Mes réussites sont des démons »…

C’est vrai. Il y a eu des moments où je ne me sentais pas bien sur scène. Et pourtant j’avais tellement les gens pour moi. Ils t’applaudissent comme si tu étais Beyoncé mais, à la fin, tu as l’impression d’avoir donné le plus mauvais concert de ta vie. Il y a eu des soirs où je n’étais pas dedans juste parce que je n’étais pas de bonne humeur. Mais pour rien au monde je ne changerais de place. Il n’y a rien qui me prend autant aux tripes que la musique. La musique est un don d’émotions. Donc, quand je ne vais pas bien, ça se sent, quand je suis en colère aussi. J’ai l’impression d’être toujours sur le fil du rasoir, j’ai vécu depuis l’enfance sur des montagnes russes. Mais j’ai fini par comprendre que le bonheur ne s’attrapait pas et que je ne pourrais pas être heureuse tous les jours de ma vie. Alors autant essayer de se concentrer sur les bons moments. Aujourd’hui, je suis capable de faire la part des choses sur ce que j’ai vécu.

Tu parles de la mort de tes parents, deux chansons sont directement adressées à ta mère.

Deux ? Non, trois ! Il y a J’peux pas, que j’ai écrite avant mon deuxième album parce que je ne comprenais pas pourquoi, moi, j’étais là. J’étais tellement perdue dans ma vie. Et quand j’écris ça, ma mère me manque. Elle n’est plus là pour que je lui pose la question : « Pourquoi les gens m’aiment ? » Alors, à l’époque, je n’ai pas pu l’enregistrer, je n’étais pas prête.

Et depuis, tu as trouvé les réponses à ces questions ?

Je ne sais toujours pas pourquoi je suis là. J’imagine que c’est un mélange de travail, de chance, du fait que je ne chante pas trop mal aussi. [Elle rit.] J’ai fait de bonnes rencontres, il y a eu un alignement des étoiles assez incroyable. J’arrive à vivre tout cela correctement.

Jusqu’alors, tu refusais d’évoquer la disparition de tes parents.

Parce que je n’étais pas capable de gérer la situation. Si on reprend mon histoire, je ne me suis pas arrêtée. Et c’est cette vitesse-là qui m’a aidée à surmonter le chagrin. Mais pas à le comprendre. N’importe quel mouvement trop en avant pouvait être synonyme d’effondrement. Et c’était tout ce dont je n’avais pas envie. Aujourd’hui, quand ça m’arrive, je suis très sereine, je sais que je suis très émotive, ce n’est pas grave.

Dans À l’autre, tu t’adresses à la fois à ta mère et à ta fille. Et tu évoques l’impossible transmission…

Cela se fera d’une façon différente, avec beaucoup de frustrations, c’est sûr. Mais cette chanson me renvoie aussi à mon adolescence, quand j’étais vraiment insupportable.

Ta mère n’avait pas l’air commode non plus.

C’était une femme à poigne, avec des qualités très fortes mais effectivement très dure. Je ne voulais rien de ce qu’elle voulait. Rien. Elle disait blanc, je disais noir, juste pour la contredire. Même si j’avais ce côté ado rebelle, je n’allais jamais trop loin, je n’ai jamais été du genre à faire la fête. Je voulais juste le contraire d’elle. Et c’était compliqué parce que quand elle disait non, c’était non.

Donc tu as fait les quatre cents coups ?

J’étais dure avec elle comme elle l’était avec moi. Mais dans cette chanson je m’excuse. Maintenant que je vois à peu près ce que c’est d’être mère. Et je suis désolée. Pardon. Et je lui dirais la même chose si elle était encore là.

Tu ne parles pas de ton père. Volontairement ?

Oh non ! Sans ta voix s’adresse à l’un comme à l’autre. Auparavant, Jour de pluie ou Si t’étais là étaient pour lui. Mais c’est la même douleur. Le manque existera toute ma vie. Plus jeune, j’ai perdu d’autres gens que mes parents et ils me manquent tout autant. On se construit avec ça. Je ne fuis pas la nostalgie, je m’en sers. Je n’ai jamais été dépressive parce qu’au fond je suis quelqu’un de positif, qui aime la vie et les sourires. Et si le chagrin est constant, c’est moi qui décide de me focaliser dessus ou pas. Et j’ai la chance de savoir aujourd’hui que le bonheur est possible.

Tu n’as pas hésité à avoir un enfant en pleine préparation de ce troisième album ?

Pas une seconde. Toutes les femmes qui travaillent s’en sortent bien. Je suis organisée et je me débrouille très bien pour l’instant. Tout en sachant que je me planterai à un moment, comme tous les parents.

Tu as pensé quoi du mouvement #metoo ?

Je ne me suis pas impliquée parce que je n’allais pas inventer des choses que je n’avais pas vécues. Mais c’est génial de voir cette parole qui se libère. J’ai été victime de harcèlement de rue comme toutes les femmes de la Terre, je me suis pris des sifflements, des « sale pute » juste parce que j’étais dehors. Mais j’ai eu de la chance, ça n’a jamais été très loin.

Le débat sur le crop top, tu le comprends ?

Ah oui, je le comprends, mais je le trouve ridicule. Moi, à mon époque, il n’y a pas si longtemps, j’allais au lycée Montebello de Lille avec les cheveux bleus, je portais des crop tops et je n’ai jamais eu de problèmes. Jamais. Je suis allée en cours avec des bas résille, des jeans troués, des piercings, aucun souci. J’avais la chance d’être dans un établissement très ouvert. Si mes jambes te dérangent, tourne la tête. Et si tu n’es pas content, viens ! Il faut se battre pour laisser une femme porter le voile dans la rue comme pour laisser celle qui le souhaite porter un crop top. On détruit les fondements de ce qu’on a essayé de créer en accolant au féminisme ce genre de débats, justement. Cela nous éloigne de l’égalité que l’on cherche à atteindre.

Diam’s a disparu de la musique le jour elle s’est convertie à l’islam.

Diam’s a choisi de se retirer du monde de la musique. Si elle sort un disque demain, je l’achète direct. Car ce que j’attends d’elle, c’est sa musique. Et pas autre chose.

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