Critique resto

L’ Asie dans la Petite Italie

Il y a 30, 40 ans à Montréal, les restaurants préparant de la cuisine que l’on trouvait exotique – chinoise ou coréenne ou indienne, par exemple – correspondaient pour la plupart à une formule assez simple. On proposait une cuisine signature d’un pays choisi, simplifiée, voire édulcorée et généraliste – plutôt que régionale et orthodoxe, choses impossibles quand les ingrédients et la clientèle pointue ne sont pas là – préparée par une famille issue dudit pays.

Aujourd’hui, quand on parle de « cuisine indienne », on demande laquelle ? Idem pour « la cuisine chinoise » ou même « la cuisine italienne ».

Mais aujourd’hui aussi, le temps et les générations ayant fait leur œuvre, nos attitudes devant la notion d’authenticité ont bougé.

Autant on a compris que de grands pays comptaient de multiples cuisines, autant on a saisi également que les cuisiniers issus de l’immigration, après deux ou trois générations, se teintaient d’une perception et d’une interprétation uniques, différentes, de la cuisine ayant façonné leur histoire.

Quelle cuisine, par exemple, préparent les grands chefs américains new-yorkais David Chang ou Angela Dimayuga ? Est-ce coréen, japonais, chinois, philippin ? Ou ici, la cuisine d’Antonio Park, le Coréen-Argentin-Québécois qui a étudié au Japon ? Cette cuisine, surtout la leur, comme individu et non comme représentant d’une culture, tissée à partir de leur bagage familial, mais aussi de leurs voyages, leurs choix et les ingrédients auxquels ils ont accès.

Plus on comprend la subtilité des cuisines d’ailleurs, plus on découvre celles d’ici, fruits de métissages.

C’est le cas de ce que prépare Shammy Chan, une Québécoise venue de Hong Kong, qui a grandi en partie à Vancouver, une autodidacte de la cuisine issue du monde des traiteurs et qui vient d’ouvrir un tout petit restaurant-comptoir dans le Mile-Ex.

La table s’appelle Jiep Jiep. Et on y sert une cuisine qui n’a rien à voir avec la cuisine cantonaise et les dim sum que préparaient jadis systématiquement tous les restaurateurs venus de Hong Kong. Ici, on aime plutôt les kimchi ! Or, il n’y a rien de plus coréen…

« C’est vraiment un mélange coréen, japonais et chinois », nous a-t-on expliqué quand nous nous y sommes rendue récemment.

Un des plats, tout à fait délicieux d’ailleurs, qui résume bien l’approche culturellement déconstruite du troquet est un dessert : un tiramisu onctueux, dessert italien s’il en est un, à base de doigts de dame, où l’on a remplacé le café par de la poudre de matcha, le fameux thé vert japonais.

Tous les plats, dans cet espace ultra simple, avec vente au comptoir, suivent un peu cet esprit.

Mon assiette préférée ? Des nouilles udon, très traditionnellement japonaises  — encore plus que le ramen, dit-on  — dodues, charnues, rebondissantes, faites à partir de farine de blé. Mais on les sert avec du porc à la coréenne, tendance bulgogi, donc mariné et grillé. Le plat est couronné d’un œuf, d’oignons verts, et servi aussi avec kimchi, piments verts, carottes et grains de sésame. L’assaisonnement ? Riche, salé. On goûte le soja, l’huile de sésame, le gingembre de la marinade bulgogi. Savoureux.

Autre découverte intéressante ? Le jjigae, un mijoté, qui ressemble presque à une soupe, typiquement coréen. On le sert ici avec des kimchis – pas aussi piquants, dommage, que dans les restaurants coréens traditionnels –, mais surtout avec de gros morceaux de tofu, des oignons verts, un bouillon discret qu’on verse sur un bol de riz blanc en à-côté. On aurait pris un peu plus de profondeur. Des saveurs plus soutenues.

Même problème un peu avec le bibimbap de poulet, où de rares morceaux de volaille côtoient chou, courgettes, un œuf sur le plat, oignons verts, champignons et riz… Ce plat typiquement coréen est toujours réconfortant et joyeusement éclectique. Est-ce le meilleur que j’ai mangé ? Non. Comme avec le jjigae, on cherche plus de parfums, de piquant pour embellir l’expérience. Plus de kimchis, peut-être ?

Pour boire, on prend un thé vert ou un genmaicha artisal, thé vert au riz grillé.

Et on termine le repas avec le tiramisu ou un tapioca au pamplemousse, où le crémeux du pouding est intercepté par la légère amertume de l’agrume. Adorable.

Le lieu est très épuré. Des tables en métal finies avec des comptoirs en béton. Des murs vides. De grandes fenêtres.

Le minimalisme est moderne et agréable. Le mur de carrelage blanc. Les ampoules suspendues. Tout est servi dans des plats traditionnels asiatiques colorés, sur des cabarets de bois.

L’expérience a toutes sortes d’éléments charmants qui nous donnent envie d’aimer tout ça. Mais comme pour la soupe, des détails manquants nous empêchent d’adorer.

Les immenses fenêtres ont besoin d’être lavées à l’extérieur, les tabourets ne sont pas assez hauts pour les tables surélevées… Les edamames servis en snack sont tout nus, un peu ennuyeux, tout comme la salade froide de patate douce. Elle aurait profité d’un peu de sauce soja.

Bref, il y a de la place pour faire mieux, pour mieux mettre en valeur ce concept panasiatique convivial et actuel, fort prometteur.

Jiep Jiep

149, rue Jean-Talon Ouest, Montréal

514 277-1888

Prix : plats entre 13 $ et 14 $, incluant assiette principale et deux à-côtés.

À boire : On y va le midi et on boit du thé vert ou au riz grillé ou encore un Calpico, boisson gazeuse japonaise très sucrée.

Service : Toute petite équipe, qui prépare les plats dans une mini-cuisine, qui sert, qui tient la caisse. On commande au comptoir.

Ambiance : Espace très épuré fréquenté par des gens du Mile-Ex plutôt de type créatif. Le Montréal actuel diversifié.

Plus : Le concept asiatique mélangé, métissé, la promesse d’une cuisine naturelle et savoureuse

Moins : Une certaine fadeur dans certaines assiettes

On y retourne ? Pour les nouilles udon

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