Éditorial Paul Journet

Le tricheur en cheF
Ce que le golf révèle de Trump

Le golf est comme un cuissard de vélo : il révèle beaucoup d’un homme.

La boutade vient de Rick Reilly, auteur d’un essai sur ce que le golf nous apprend de Donald Trump. Le titre du livre : Le tricheur en chef (Commander in Cheat). Eh oui, le président est malhonnête, même au golf ! Il triche énormément. Sans arrêt. Même quand Tiger Woods le regarde.

C’est pire que vous croyez. Il ne déplace pas seulement sa balle, il botte celle de son adversaire. Il s’est même déclaré gagnant d’un tournoi auquel il ne participait pas.

Il se fiche aussi de l’étiquette – il conduit en voiturette sur les verts, l’équivalent de se promener en Hummer au musée.

Mais au-delà de la tricherie, le golf permet de mieux comprendre d’autres facettes de Donald Trump.

Voici ce que le golf nous révèle de son rapport avec…

Le peuple

Pour gagner l’élection, Trump a misé sur un ras-le-bol contre les élites. Mais lui-même entretient une vision élitiste du monde.

En entrevue avec Golf Digest en 2014, il déplorait que le golf soit devenu trop « populaire ». Trop abordable et accessible au monde ordinaire. Le président voudrait que le golf redevienne élitiste (« aspirational »). Un sport coûteux auquel les gens aspirent à jouer pour consacrer leur réussite.

Cela illustre un paradoxe trumpien. Selon lui, chaque Américain est responsable de son succès – qui se résume en gros au compte bancaire. Mais comme président, il réduit les impôts des ultrariches et affaiblit les programmes sociaux qui donnent une chance aux démunis. Il pipe les dés en faveur des privilégiés, puis dit : « Que le meilleur gagne ! »

Pour Donald Trump, le golf incarne la réalisation du rêve américain. Mais avec lui, le rêve américain ne reste que cela : un rêve. Il le vend très bien.

L’establishment

Même s’il exagère sa fortune, le président est incontestablement riche. C’est un membre de l’élite. Mais il reste snobé par l’establishment. Ses clubs de golf le prouvent.

À Palm Beach, proche du très prestigieux club Seminole, il a créé le Trump International (Mar-a-Lago) et le Trump National Jupiter. En banlieue de Philadelphie, proche de l’hypersélect Pine Valley, il a construit le Pine Hill. Pour n’importe quel golfeur, Seminole et Pine Valley constituent une terre sainte. M. Trump, avec sa richesse criarde, n’était pas le bienvenu, semble-t-il, dans ces temples aristocratiques qui valorisent la discrétion.

Au golf comme en politique, l’establishement l’a rejeté. Alors il a riposté en injectant des millions pour essayer de les battre. Comme le dit un membre du Wu-Tang Clan, « if you can’t join them, beat them ».

C’est ce que le président a essayé de faire avec une esthétique de centre commercial en marbre et de risibles chutes d’eau à 10 millions de dollars. 

Aucun golfeur sérieux ne prétend que les parcours de Trump rivalisent avec ces joyaux.

Mais le président le jure malgré tout en recourant à son arme préférée : des sources anonymes. « Les membres de Pine Valley disent que mon parcours est aussi beau, sinon plus beau », a-t-il prétendu au magazine Golf Digest.

Après avoir été moqué par l’establishement du golf, M. Trump a été ridiculisé par l’establishement politique, entre autres au souper des correspondants parlementaires en 2015. Avec l’élection, il a pris sa revanche. Ce qu’il a échoué au golf, il l’a réussi en politique.

Le travail

« Avec tous les problèmes des États-Unis, le président Obama a passé la journée à jouer au golf ? » Ainsi tweetait Donald Trump en octobre 2014. C’était une de ses attaques préférées. Le démocrate perd son temps sur les verts au lieu de travailler, martelait-il.

« Si je suis élu, promettait Donald Trump en 2016, je vais travailler pour vous. Je n’aurai pas le temps de jouer au golf. »

Surprise : le contraire s’est passé. Trump joue encore plus au golf que son prédécesseur.

Barack Obama jouait près de 40 rondes par année en moyenne. Selon le site TrumpGolfCount, le président actuel jouerait jusqu’à 60 fois par année (la Maison-Blanche refuse de confirmer).

Ce n’est pas un scandale. Les trois quarts des rondes sont jouées la fin de semaine et un président a le droit de se détendre. À titre de comparaison, Clinton et Bush père jouaient autant. Les excessifs étaient Eisenhower et Wilson – ils jouaient plus de 100 rondes par année ! Contrairement au cliché, le bon exemple était Bush fils – par principe, il a arrêté de jouer peu après le début de la guerre en Irak.

S’il y a un problème avec le golf de Trump, il se trouve ailleurs.

Tout en étant président, Trump reste un entrepreneur qui veille sur son empire. Il ne manque pas une occasion de publiciser ses clubs aux États-Unis. De plus, ses décisions de politique étrangère épargnent ses intérêts commerciaux. Par exemple, son décret contre l’immigration de pays musulmans ne visait pas deux endroits où il possède des golfs, soit les Émirats arabes unis et l’Indonésie. Si c’est une coïncidence, elle est utile.

L’autre problème que révèle le golf, c’est la bulle dans laquelle il évolue. Le président profite peu du golf pour développer ses relations. Il s’élance surtout avec des vedettes et des hommes d’affaires. Il a même joué plus souvent avec des animateurs de Fox News qu’avec des chefs d’État ou des diplomates – le premier ministre japonais est donc une exception.

Le golf ne confirme pas que Trump est un paresseux. Mais il démontre son hypocrisie et sa tendance à vivre dans une bulle avec ses trois choses préférées : la célébrité, l’argent et les faire-valoir.

L’environnement

Quand doit-on prendre Trump au mot ? Quand il séduit son électorat ou quand il défend ses intérêts ? En campagne électorale, il prétendait que les changements climatiques sont une « arnaque ». Mais comme homme d’affaires, il en constate les ravages. Pour freiner l’érosion qui menace son club à Doonbeg, en Irlande, il a fait construire un mur de protection. La demande de permis fait référence aux études sur le dérèglement du climat. « On peut raisonnablement s’attendre à ce que le rythme de la hausse des océans double », y lit-on.

À d’autres moments, les mesures vertes lui servent plutôt de façade pour économiser. Certains se sont émus en voyant que son club de Bedminster héberge huit chèvres qui broutent le gazon. Mais ce n’est pas pour économiser en tondeuses à essence. Cette ruse lui sert plutôt à épargner 80 000 $ en taxes foncières, a révélé le Wall Street Journal. Même pour un milliardaire, il n’y a pas de petites économies.

Les femmes

Misogyne, le président ? C’est le genre de chose qu’on peut dire d’un homme qui se vante d’agripper les femmes par l’entrejambe. Le golf amène toutefois une nuance.

À sa victoire, les golfeuses professionnelles ont applaudi. C’est que le président les a aidées.

Incapable d’accueillir des tournois du circuit professionnel masculin, Trump s’est rabattu sur le circuit féminin. 

L’Omnium américain féminin s’est déroulé à son club de Bedminster en 2017. En bon entrepreneur, il a essayé d’en tirer profit. Il leur a donné un maximum de visibilité – il les a encouragées sur place et a tweeté plus souvent sur elles en une fin de semaine que sur la crise des opioïdes et des migrants durant toute l’année, selon un calcul de Sports Illustrated.

Cela confirme que la meilleure façon de s’allier à Trump, c’est de flatter son ego ou d’engraisser son portefeuille.

Bien sûr, cela n’efface pas le reste de son œuvre… Dans ses clubs, Trump ne défend pas beaucoup l’égalité des sexes. Deux exemples : à Los Angeles, il est accusé d’avoir congédié une serveuse devenue « trop vieille » pour séduire les clients. Cela s’est transformé en action collective. Et à Mar-a-Lago, il a demandé à deux jeunes femmes si elles rêvaient plus tard d’être mannequins – pour les femmes entrepreneures ou scientifiques, il faudra attendre les générations futures, semble-t-il…

Alors, est-il bon ?

Trump prétend avoir un impressionnant index (handicap) de 2,8. Cela signifie qu’en moyenne, ses meilleures parties sont de trois coups au-dessus de la normale, ou 75.

Vous êtes sceptiques ? Nous aussi. Oui, il triche comme il respire. Mais s’il suivait les règles, Trump resterait probablement encore le meilleur président golfeur de l’histoire des États-Unis. Il est de loin meilleur que Obama. Seul John F. Kennedy aurait pu rivaliser avec lui.

Selon de nombreux témoignages recueillis par Rick Reilly, y compris auprès de pros qui ont joué avec lui, le véritable index de Trump serait d’environ 9. En d’autres mots, lors d’une bonne journée, il joue environ neuf coups en haut de la normale, soit 81.

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