Décryptage

Le faucon de Riyad

Le Canada n’est pas le premier pays de la planète à « goûter à la médecine » de Mohammed ben Salmane – le prince héritier et véritable homme fort du régime saoudien.

Depuis qu’il a accédé au poste de ministre de la Défense, dans la foulée de la mort du roi Abdallah, en janvier 2015, le prince multiplie les coups de gueule et les coups de force. Tout en se présentant comme un modernisateur sur la scène intérieure, il positionne l’Arabie saoudite comme un État agressif et interventionniste sur la scène internationale.

Dès 2015, ce régime n’a pas hésité à déclencher une guerre dévastatrice contre les rebelles qui occupaient la capitale du pays voisin, le Yémen.

La même année, il est entré en conflit avec la Suède, qui l’avait critiqué pour le traitement infligé au blogueur Raif Badawi. Réagissant aux critiques, Riyad avait alors rapidement dégainé en rappelant son ambassadeur en Suède. Un coup de froid qui n’est pas sans rappeler les turbulences diplomatiques actuelles avec le Canada.

En juin 2017, alors que Mohammed ben Salmane est monté en grade, devenant prince héritier à l’âge de 31 ans, l’Arabie saoudite décrète un embargo contre le Qatar.

Les frasques de celui qu’on désigne par l’acronyme MBS se multiplient en automne 2017, alors que le régime saoudien fait enlever le premier ministre libanais Saad Hariri. Ce dernier est battu et contraint d’annoncer sa démission. Plus tard, Riyad acceptera d’annuler ce départ forcé, mais l’incident donne une idée de la méthode MBS.

En novembre 2017, quand le ministre des Affaires étrangères de l’Allemagne à l’époque, Sigmar Gabriel, critique l’« aventurisme » du prince héritier saoudien, MBS réagit illico en excluant l’Allemagne de tous les contrats gouvernementaux saoudiens.

Théoriquement, le jeune leader règne en tandem avec son père, le roi Salmane ben Abdelaziz al-Saoud. Mais en réalité, le père a une santé vacillante et agit davantage en arrière-plan, comme conseiller. C’est le fils qui dirige le pays au quotidien. Et il le fait avec une poigne de fer.

Décisions désastreuses

« La campagne canadienne est la dernière d’une série de décisions désastreuses en politique étrangère adoptées par MBS », résume Bruce Riedel, un ancien employé du Pentagone et de la CIA, aujourd’hui chercheur à la Brookings Institution, cité dans un article du New Yorker.

Jamal Khashoggi, un ancien éditeur saoudien cité dans le même article, va jusqu’à affirmer que MBS est le dirigeant le plus autoritaire que l’Arabie saoudite de l’ère moderne ait jamais connu.

« MBS est une brute », tranche Thomas Juneau, spécialiste du Moyen-Orient à l’Université d’Ottawa.

« Agressif, audacieux et impulsif », selon les mots de l’expert, le prince héritier a changé du tout au tout la politique étrangère saoudienne.

Avant 2015, celle-ci était marquée par la prudence et la timidité. Les décisions mûrissaient lentement et étaient le résultat de consensus.

Sous la férule de MBS, l’Arabie saoudite est plus « affirmée et plus confiante, et elle se perçoit comme la puissance régionale dominante ». En réaction, notamment, à la montée en puissance de l’Iran.

Sur la scène intérieure, MBS a beau desserrer quelques valves, permettre aux Saoudiens d’aller au cinéma et laisser les femmes prendre leur place derrière le volant, en réalité, il exerce le pouvoir avec une main de fer dans un gant de fer…

À preuve, la campagne anticorruption au cours de laquelle MBS a fait arrêter des dizaines de ses rivaux politiques.

Ayant visité l’Arabie saoudite récemment, Thomas Juneau a constaté qu’il y régnait « un climat lourd », et que ses interlocuteurs faisaient preuve d’une prudence extrême. Parfois, en tête à tête, ils lui confiaient leurs craintes devant la direction que prend leur pays.

Diversion ?

La réaction de MBS aux critiques de la ministre Chrystia Freeland était peut-être destinée à servir de manœuvre de diversion, pour détourner l’attention de l’impact désastreux de la guerre au Yémen, où 29 enfants viennent de périr dans un bombardement de la coalition dirigée par Riyad.

MBS essaie peut-être aussi de créer quelques vagues à la veille de la prochaine Assemblée générale de l’ONU, où les pressions pour une enquête sur le Yémen risquent d’être fortes. C’est en tout cas ce que pense Kenneth Roth, directeur général de Human Rights Watch.

Mais ces conjectures ne changent rien au fait que la montée de lait de Riyad contre Ottawa s’inscrit parfaitement dans la logique de la « doctrine MBS ».

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