Carlos Reygadas

L’anticonformiste

Le Mexicain Carlos Reygadas, à qui la Cinémathèque québécoise consacre une rétrospective, est l’un des auteurs cinéastes les plus singuliers de notre époque. Un artiste exigeant et radical, dont le cinéma énigmatique et contemplatif, brut et cru, embrasse la lumière, le ciel, la nature, les animaux et, bien sûr, toutes les zones d’ombre de la nature humaine.

Poétique et lyrique, philosophique et métaphysique, l’œuvre du cinéaste de 47 ans ne fait pas de concessions à l’air du temps. Ses scénarios non conventionnels, parfois sulfureux, mettent en scène des acteurs non professionnels : lui-même et sa compagne (et monteuse) Natalia López incarnent les principaux personnages de son plus récent long métrage, Nuestro Tiempo, présenté hier devant une salle comble à la Cinémathèque.

Adepte de Tarkovski, Bergman et Dreyer, Reygadas fut révélé à la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes en 2002 grâce à Japón (mention spéciale à la Caméra d’or). Ses trois longs métrages suivants furent présentés en compétition officielle à Cannes : Batalla en el cielo (2005), Lumière silencieuse (Prix du jury en 2007) et Post Tenebras Lux (Prix de la mise en scène en 2012). Nuestro Tiempo était de la compétition du plus récent Festival de Venise, qui a remis sa récompense ultime, le Lion d’or, à Roma, de son compatriote Alfonso Cuarón. Discussion sur le cinéma, l’époque et Donald Trump.

Les cinémathèques et les festivals sont les derniers bastions du cinéma d’auteur. La cinéphilie bat de l’aile. Ça vous inquiète ?

Il y a un nouveau type de cinéma, que j’appelle « Hollywood Plus », qui prend de plus en plus l’espace du cinéma d’auteur classique sur les écrans, dans les ventes, même sur le plan des prix dans les festivals internationaux. C’est un nouveau cinéma que l’on voit partout, et que l’on considère comme un cinéma d’auteur, mais qui est vraiment standardisé, codifié et qui ressemble énormément au cinéma que l’on dit commercial.

Et qui est notamment réalisé par des cinéastes mexicains…

Entre autres.

Vous êtes perçu comme l’incarnation du cinéma d’auteur mexicain pur et dur, vis-à-vis de cinéastes mexicains qui ont aussi une renommée internationale, mais qui se sont exilés aux États-Unis (Alfonso Cuarón, Guillermo del Toro, Alejandro González Iñárritu)…

Vous avez raison. Ces Mexicains, qui sont mes amis d’ailleurs, sont très forts dans le domaine que je viens de décrire. Et ce n’est pas par hasard s’ils sont mexicains, je crois. Parce que le Mexique est juste à côté des États-Unis, comme le Canada. C’est un pays en voie de développement, avec un besoin très grand de s’exprimer, de se raconter. Mais qui reste très proche du système américain. L’influence, les modes, les valeurs américaines sont très fortes.

Comme la mode des séries télé sur Netflix ?

Tout à fait. C’est drôle que vous parliez de « mode » des séries télé parce que certains prétendent que les séries sont le nouveau cinéma. À mon avis, les séries ont surtout copié les valeurs superficielles, l’esthétique du cinéma, et elles les ont incorporées dans la télé. La chose la plus ironique, c’est qu’à la fin, énormément de cinéma copie désormais la télé. C’est la double victoire de la télé ! C’est triste de mon point de vue, parce qu’on voit de moins en moins de cinéma avec une vision personnelle, qui prend ses propres décisions d’après ses propres goûts. On devine énormément le livre d’instructions. Peu importe la langue, que le film soit en noir et blanc, on perçoit le système d’identification du cinéma commercial traditionnel. Les clichés, le rapport au héros ou à l’antihéros. C’est toujours la même chose. La complexité humaine sans jugement n’est pas là. C’est pareil au Japon, dans les films de Kore-eda. La puissance de la morale est partout. C’est ce que je veux dire par « Hollywood Plus ».

Et selon vous, ces films que vous décrivez comme « Hollywood Plus » nuisent à la cinéphilie ? Parce qu’on pourrait plaider qu’un spectateur qui découvre le cinéma mexicain grâce à Roma, par exemple, puisse avoir envie de découvrir vos films, ou ceux d’Amat Escalante, non ?

Honnêtement, je ne crois pas ! Un spectateur habitué au cinéma commercial croira que c’est ça, le cinéma d’auteur. Puis un jour, il verra un Nuri Bilge Ceylan ou un Apichatpong Weerasethakul et après trois minutes, il voudra sortir ! Je n’ai rien contre ce type de cinéma. Je veux le dire clairement. Mais il ne faut pas croire que c’est ça, le cinéma d’auteur. L’attention que le cinéma d’auteur exige ne va pas avec le monde contemporain. Il ne coïncide pas avec notre style de vie, plus rapide, plus facile.

Votre cinéma est exigeant…

Tout à fait. Combien de gens lisent un livre dans un avion ? Ils regardent à 90 % n’importe quoi qui leur est présenté à la télé. On exige tellement des gens qu’ils soient productifs au travail, qu’ils participent à l’activité économique, qu’à la fin, ils veulent simplement déconnecter et tout oublier. C’est très proche du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley. Sauf qu’on n’a plus à avaler une pilule pour être heureux. Il suffit d’éteindre son cerveau et de se laisser divertir. Je ne veux pas faire ça. Ça ne m’intéresse pas, ni comme cinéaste ni comme spectateur. Je préfère regarder un match de hockey sur glace !

On vous décrit souvent comme le plus « européen » des cinéastes mexicains. C’est important pour vous d’être considéré comme un cinéaste mexicain ?

Ces histoires de nationalité au cinéma n’ont pas beaucoup de sens pour moi. Je suis mexicain, je dirais, malgré moi. Ce n’est pas mon choix. Mais le Mexique, c’est ce que je connais, c’est là où j’habite et c’est ce que je montre dans mes films. Évidemment, je ne suis pas un nationaliste dans le sens où je ne crois pas que mon pays est supérieur aux autres. Mais si vous voulez, je suis un patriote parce que j’aime la terre où je suis né. Pas parce qu’elle est mieux qu’une autre, mais parce que je la connais.

Vous avez travaillé comme avocat en droit international. Je ne pouvais pas ne pas vous poser une question sur Donald Trump et son projet de mur. Qu’en pensez-vous ?

Comme beaucoup de Mexicains, j’aimerais bien qu’il construise un grand mur de béton renforcé avec du métal, vraiment énorme, pour que ce soit une honte pendant plusieurs décennies pour les Américains. Peut-être que ça les fera réfléchir ! Plus sérieusement, c’est effrayant et triste de voir qu’il y a tous ces mégalomanes dans le monde qui ne comprennent pas qu’ils sont là pour servir les citoyens. C’est en phase avec l’époque et le triomphe total et final du capitalisme. Avec les réseaux sociaux, tout le monde a maintenant une voix, anonyme et immédiate. On entre dans une dictature des masses, 300 ans après la révolution des Lumières. Aujourd’hui, c’est à qui crie le plus fort et est le plus indigné. Les temps sont dangereux, avec tous ces populistes et autocrates qui mettent leur ego avant tout le reste. C’est trop facile d’exciter les pulsions les plus basses de l’être humain. C’est toujours une question d’ego à la fin !

Rétrospective Carlos Reygadas, jusqu’au 18 février à la Cinémathèque québécoise

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