LA PRESSE AUX ÎLES-DE-LA-MADELEINE

Militante, prêtre et bénisseuse de poissons

« Jamais je ne pensais bénir des maquereaux un jour ! »

Elle n’a pas tout à fait terminé sa phrase que Cynthia Patterson pouffe de rire. Un éclat de petite fille, spontané, qui en appelle un autre. Les cheveux en bataille, chaussée de grosses bottes de pluie en caoutchouc, elle pourrait difficilement avoir l’air plus heureuse. Depuis deux ans, Cynthia Patterson bénit des poissons.

Enfin, elle bénit les pêcheurs, pour commencer : Cynthia Patterson est responsable de la communauté anglicane de Grosse-Île et de Grande-Entrée, aux Îles-de-la-Madeleine, et de celle de la région de Barachois, en Gaspésie, depuis qu’elle a été ordonnée prêtre en 2017. Elle va aux Îles deux semaines tous les deux mois, voir la communauté anglicane. Début mai, elle n’a évidemment pas manqué le départ de la saison de la pêche au homard, bénissant des bateaux « et des cordages, parce qu’ils sont responsables de la plupart des accidents, et des maquereaux, parce que sans poisson à mettre dans les cages, les pêcheurs n’attraperont pas de homards ». Cela va de soi. Une vingtaine de pêcheurs étaient venus l’entendre à Grosse-Île et autant le lendemain à L’Île-d’Entrée.

Le fait d’être une femme dans un univers majoritairement masculin – les pêcheurs, les prêtres – ne l’intimide pas le moins du monde. Elle en a vu d’autres.

« Les femmes ont toujours été très présentes dans la communauté. Mais avant, elles s’occupaient des à-côtés, elles étaient derrière la table […]. Les choses changent tranquillement, mais elles changent. »

De la poste à la prêtrise

Bien avant d’être prêtre, Cynthia Patterson a passé la majeure partie de sa vie comme militante. Après des études en histoire et un détour au Royaume-Uni, elle a consacré sa jeune trentaine à se battre contre le projet du gouvernement Mulroney de fermer ou privatiser la vaste majorité des bureaux de poste du Canada. Pendant cinq ans, elle a parcouru le pays « from coast to coast », visitant chaque village ou presque où le bureau de poste était menacé de fermeture, explique-t-elle, sautant à l’anglais pour parler plus rapidement des sujets qui la passionnent, bien que son français soit impeccable.

Quand le projet a été abandonné par le gouvernement, elle a été enrôlée pour travailler à l’amélioration des conditions de travail des facteurs motorisés, essentiellement dans les régions rurales. « C’était une lutte féminine », remarque-t-elle, puisque la plupart de ces employés étaient des mères de famille. « Elles avaient un salaire plus bas que les autres fonctionnaires de la poste, n’étaient pas syndiquées, n’avaient pas droit à un congé de maternité », etc. Elle a repris la route pour rencontrer 500 de ces travailleurs environ. « Le travail a duré cinq ans, mais cela a été extraordinaire quand on a eu la première convention collective », se souvient-elle. Puis elle s’est consacrée à la prévention du suicide chez les communautés autochtones, « un travail très instructif, qui demande beaucoup d’humilité ». Tout cela en adoptant au passage une petite fille, qui étudie aujourd’hui la photographie à l’Université Concordia.

Son passage à la prêtrise, elle l’explique d’abord par l’héritage de sa mère, « une femme de foi, un être très spirituel ». Puis, comme la suite logique de son passé de militante, en continuant son travail d’aide et de sensibilisation à des causes qui lui tiennent à cœur.

« Elle est très proche des gens, bien ancrée dans la réalité d’aujourd’hui. Plus que bien d’autres », remarque Robert St-Onge, installé aux Îles depuis 25 ans.

Elle parle beaucoup d’environnement dans ses célébrations. « Quand on habite en région éloignée, les effets du réchauffement climatique sont si tangibles, on ne peut pas ne pas y être sensible. » Elle s’inquiète de la disparition des glaces en Gaspésie et aux Îles, qui accélère l’érosion des berges, du réchauffement des eaux qui touche la vie marine. « On pêche maintenant aux Îles du homard du Maine, qui a migré parce que l’eau est rendue trop chaude ! s’exclame-t-elle. On n’a pas besoin d’un scientifique du climat pour comprendre qu’il se passe quelque chose. »

À Grande-Île, elle aide la communauté à s’occuper de ruches, d’un potager : il y aura des pommes de terre bleues à récolter au cours de l’été. Des petits gestes pour sensibiliser la population à l’importance de prendre soin de l’environnement. « On ne peut rien tenir pour acquis, dit-elle. C’est pour ça qu’il faut agir, même si nos actions n’auront des effets qu’à long terme. »

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