réflexion

Le chant des blessures

L’orage SLĀV éclate en début d’été et Kanata suit peu après ; c’est le déluge ! Un raz-de-marée déferle et une gigantesque foire d’empoigne sur l’appropriation culturelle, la liberté d’expression et les droits des minorités secoue le Québec en entier pendant des mois, au point d’avoir des résonances jusqu’en Europe. Génie intouchable pour les uns, le créateur et dramaturge Robert Lepage est honni par les autres…

Au début de l’affaire, bien campés sur notre page Facebook respective, moi et Modji, un ami québécois issu de l’immigration africaine, restons stoïques, et cela même si les invectives et les procès d’intention pleuvent dru autour. Nous parlons même d’écrire un texte conjoint pour exhorter les différentes parties à « respirer par le nez ». Nous convenons que devant le même ennemi, soit le néo-libéralisme et ses suppôts, tous les progressistes auraient intérêt à laisser de côté les chicanes de ruelle pour se recentrer sur le combat prioritaire… La vraie lutte, celle pour l’environnement et contre le grand capital, laquelle devrait nous valoir quelques bonnes victoires, à défaut du grand soir.

L’ego s’en mêle et les émotions s’emmêlent

Mais voilà !… L’ego s’en mêle, les émotions s’emmêlent elles aussi, et les doigts crispés sur nos claviers, Modji et moi durcissons le ton. Moi lui disant qu’il y en a un peu marre des postures victimaires et des sempiternelles revendications des offensés ; lui me répliquant en avoir plus qu’assez des leçons des privilégiés blancs qui, outre de transpirer la condescendance, lui ont si souvent servi le même ronron paternaliste.

Me voilà piqué au vif, lui est tout aussi insulté, et les choses dégénèrent rapidement, chacun accusant l’autre de parti pris, de méconnaissance des dossiers, de mauvaise foi, d’hostilité et que sais-je encore.

Toute cette embrouille dans une longue colonne de statuts où d’autres « amis et amies » FB s’en donnent à cœur joie, « likant » et « dislikant » au gré des vagues de mots dégoulinant d’acrimonie sur nos écrans.

Une amie précieuse

Un bon midi, je vois Pascale, une amie commune précieuse qui a lu nos échanges sur le fil du réseau social. Espérant secrètement l’entendre me donner raison, je lui demande son avis sur notre escarmouche.

— Tu sais, me dit-elle, ce ne sont pas vos arguments qui m’ont frappée, mais bien plus les blessures que vous portez tous les deux. C’est incroyable !

— ? ? ? ! ! !…

Je suis bouche bée. Je ne m’attendais pas à ce genre de commentaire.

Mais voilà qu’au bout de quelque temps, force me fut de reconnaître que Pascale avait mis le doigt sur le bobo.

Elle avait réussi à mettre en exergue la douleur relative à ces anciennes blessures d’injustice, de honte, de trahison, de rejet et d’abandon, contenues dans nos mémoires ataviques, à tous les deux.

Toutes ces brûlures-à-l’âme, chez Modji, causées tant par le souvenir de l’esclavagisme, du colonialisme, des guerres interethnies, qu’aujourd’hui encore par le pillage éhonté des ressources du pays par des multinationales sans cœur, dont des minières canadiennes de bien sinistre réputation. Cela, et tant d’autres choses, tels la fausse bienveillance de l’Occident, le « naufrage » de l’immigration africaine, etc.

Et ces fêlures-au-cœur chez moi, ces déchirements muets en lien plus ou moins conscient avec la conquête anglaise, l’assimilation des Canadiens français, la pendaison des Patriotes, la trahison des élites et du clergé, la longue soumission des corps et des esprits au catholicisme triomphant et la grande noirceur des Québécois devenus des « nègres blancs » d’Amérique… Avec en plus la Crise d’octobre 70, la Constitution-trahison de 1982 s’ajoutant à celle de 1887, les deux référendums manqués…

Vraiment !

Le chant de la liberté

Voilà donc autant de secrets enfouis dans nos mémoires collectives, de non-dits viscéraux, que nous n’avions jamais abordés, mon ami et moi. Par fausse pudeur, par peur d’être jugé, mal compris, par inconscience, par ignorance, ou tenant faussement pour acquis que l’autre savait déjà tout cela. J’y ai beaucoup repensé depuis… Avec un peu de recul, et grâce à Pascale, Modji et moi sommes réconciliés, même si nous demeurons sensibles, écorchés et fragiles. Cela étant, nous nous mettons désormais un peu plus dans la peau l’un de l’autre avant de discuter, de débattre… Et nous choisissons davantage nos mots, nos expressions, nos images ; pour ne pas blesser davantage, réveiller les vieux démons.

Et quand ailleurs tonne le canon de l’intolérance et que résonnent les injures et les insultes, Modji et moi sommes un peu plus en paix. Parce nous savons maintenant que c’est le « chant des blessures » que l’on entend. Un blues, une souffrance intérieure, qu’il faut dire, raconter et chanter ; et se reconnaître mutuellement, si l’on veut un jour en guérir. Et surtout, si l’on souhaite demeurer dans la même grande chorale universelle.

Celle des hommes et des femmes qui chantent la liberté !

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