Chronique

Les défis d’avenir de Tennis Canada

À première vue, il s’agit d’une de ces banales annonces de commandite qui donnent du carburant au sport-spectacle : le stade de tennis du parc Jarry devient le stade IGA.

La nouvelle n’aura aucun effet sur le nombre de spectateurs à la Coupe Rogers en août prochain ou sur la qualité de la compétition. Et, disons-le franchement, les journalistes venus assister au dévoilement de cette « annonce importante », comme l’invitation le promettait, ont été légèrement déçus.

Peu importe, ce changement rend Eugène Lapierre, le grand manitou de Tennis Canada au Québec, très heureux. Il fallait voir son sourire à l’issue de la conférence de presse d’hier pour le comprendre. « On est super contents », a-t-il lancé.

Le bonheur de Lapierre est compréhensible. Après 14 ans, Uniprix n’a pas renouvelé son entente pour le droit d’appellation du stade. Avec son équipe, il s’est donc mis à la recherche d’un nouveau partenaire, disposé à s’engager à long terme et à contribuer au développement du tennis. Le dossier était majeur puisque les commandites composent une partie clé des revenus de Tennis Canada. Quand un allié de longue date part, trouver une entreprise pour lui succéder devient une priorité.

Le hasard a joué un rôle dans la résolution de l’affaire. Claude Savard, vice-président aux partenariats corporatifs de Tennis Canada, joue au hockey une fois par semaine à l’aréna de Rosemère. Parmi ses camarades, on retrouve le propriétaire d’un marché IGA. Entre deux présences sur la glace à la fin de l’été dernier, il lui a demandé – sur le banc des joueurs ! – si cette entreprise voudrait prendre la relève.

IGA est une marque appartenant à Sobeys. Le vice-président exécutif de cette firme au Québec, Pierre St-Laurent, a vite été informé de cette conversation. Et quelques mois plus tard, les deux parties ont conclu un accord. « Nos marchands propriétaires nous apportent plein d’informations et d’opportunités, explique-t-il. Ça s’est fait assez vite par la suite. Les gens aiment le sport et ces gens-là sont nos clients. »

Tennis Canada et IGA n’ont pas dévoilé la durée ni les paramètres financiers du contrat. On sait simplement que l’entente est bonifiée financièrement par rapport à la précédente, qu’elle est à long terme et qu’elle comprend des options de renouvellement. Et dans une initiative sympathique, deux marchés IGA voisins du parc Jarry offriront à 500 jeunes de 12 ans et moins des cartes donnant droit à 10 heures de jeu durant l’été.

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Avec le règlement du dossier des droits d’appellation, Eugène Lapierre mènera un projet majeur avec les coudées plus franches : doter le court central d’un toit rétractable, une ambition qui entraînerait une facture minimale de 70 millions.

Rêver d’une installation pareille pour une compétition d’une semaine tenue en plein été peut sembler farfelu. En août dernier, par exemple, il a fait si beau durant la Coupe Rogers qu’un hypothétique toit n’aurait jamais été fermé.

Ce n’est évidemment pas le cas chaque année. On se souvient tous de Coupes Rogers où la pluie a forcé les organisateurs à revoir l’horaire des matchs. Et dans cette histoire, Tennis Canada s’inspire de la tendance lourde de l’industrie.

Ainsi, après plusieurs reports de leurs finales, les Internationaux des États-Unis ont investi des sommes colossales pour moderniser leurs installations, à l’image de Wimbledon, en Angleterre, et de Melbourne, en Australie. Et voilà que Roland-Garros est en plein chantier : en 2020, le court principal sera doté d’une toiture rétractable.

Après les quatre majeurs, la Coupe Rogers fait partie des tournois les plus importants du calendrier chez les hommes et les femmes. La concurrence pour faire partie de ces clubs prestigieux est féroce.

La ville de Doha, au Qatar, a déjà offert 100 millions US chacun à l’ATP et à la WTA pour présenter une compétition mixte de premier plan.

Si les revenus de billetterie demeurent cruciaux pour les promoteurs des grands tournois, ceux tirés des droits de diffusion sont aussi essentiels. Et c’est dans la protection de cette part du gâteau qu’un toit est utile.

« Le tennis est en compétition avec les autres sports, expliquait Eugène Lapierre, l’été dernier. Et quand des dizaines de millions de téléspectateurs à travers le monde se branchent sur la finale et qu’on doit en retarder le début de deux, trois ou quatre heures, ça enlève beaucoup de valeur au produit. »

Le tennis n’a sans doute jamais été aussi populaire dans le monde. Les joueurs en sont parfaitement conscients, ce qui les incite à demander des bourses plus importantes. Les négociations en vue de déterminer les sommes qui seront versées aux membres de l’ATP à compter de 2019 seront serrées.

Sans surprise, les organisateurs veulent maximiser leurs revenus pour acquitter des factures s’annonçant de plus en plus élevées. Les tournois d’Indian Wells et de Miami investissent des dizaines de millions pour améliorer leurs installations, ce qui relève la barre pour toutes les autres compétitions de cette catégorie.

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Eugène Lapierre compte plusieurs réalisations depuis son arrivée à la tête de la Coupe Rogers. Les équipements du parc Jarry ont été bonifiés, notamment avec l’ajout de terrains en terre battue pour améliorer la préparation de la relève. D’autres travaux de moindre importance sont dans les cartes : ajout de toilettes, réfection de certains courts, rénovation des bureaux…

Construire un toit au-dessus du court central est évidemment un dossier d’un autre ordre. Pour convaincre les gouvernements de soutenir le montage financier, Tennis Canada évoquera sûrement la vive popularité de ce sport, l’éclosion de jeunes champions canadiens et l’impact positif de la Coupe Rogers sur l’image de Montréal.

Tout cela est très vrai. Mais un gigantesque don de persuasion sera tout de même nécessaire afin d’enlever le morceau. Les défis d’avenir de Tennis Canada s’annoncent complexes.

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