TÉMOIGNAGE

ENSEIGNEMENT
Faire de son mieux ne suffit pas

Lorsque j’ai obtenu mon diplôme à la fin de mon bac, j’aurais dû me sentir en plein contrôle de mes moyens. Pourtant, j’avais l’impression de n’être pas convenablement préparée à ce qui se dirigeait comme un TGV vers moi.

Ma première année d’enseignement, je l’ai ressentie comme un violent coup de poing à la mâchoire. Et j’en ressens encore les ecchymoses aujourd’hui.

Alors que j’arrivais, flambant neuve, dans la première école qui m’accueillait en tant que « vraie » prof de français au secondaire, outre ma propre matière, on m’offrait d’enseigner le cours d’éthique et culture religieuse, l’art dramatique et les sciences.

On m’a toujours dit que ça faisait partie du jeu. Qu’on devait faire avec ce qu’on appelle les « assiettes du pêcheur » dans les premières années.

J’ai refusé les sciences, mais j’ai accepté le reste. Parce que j’ai voulu bien faire. Parce que j’avais un prêt étudiant à rembourser.

Pourquoi nous forme-t-on comme des spécialistes alors que, sur le terrain, on nous demande d’être des généralistes?

Quand on se lance en enseignement, on a l’élan du prof Keating, l’idéalisme de Erin Gruwell.

S’ADAPTER

Or, avant de changer le monde, on doit s’occuper de la base. On doit s’adapter aux adolescents qui se trouvent devant nous, qu’ils aient un trouble du langage, un trouble du spectre de l’autisme, un trouble d’anxiété ou un trouble du comportement. On essaie de s’adapter à ceux pour qui la vie familiale est difficile, à ceux qui ont des problèmes de consommation ou de décrochage.

On essaie de s’adapter à ceux qui vont bien et qui sont là pour apprendre. À ceux qui sont doués et qui s’ennuient s’ils ne sont pas suffisamment stimulés.

J’essaie de faire tout ça. Sincèrement. Et malgré la complexité de la chose, tous les jours, je parviens à rire avec mes jeunes. Parce qu’ils méritent mon amour et mon attention. Parce qu’ils ne méritent pas de payer pour les responsabilités que d’autres ne prennent pas.

Je les aime, mes élèves, et je les respecte. Mais il serait temps que ceux qui ont le pouvoir décisionnel fassent de même.

Je m’entête à ne pas faire partie des statistiques en espérant voir les choses changer.

J’aimerais davantage de cohérence. Que l’on cesse de demander l’impossible aux enseignants et aux intervenants.

J’aimerais voir moins d’élèves désemparés devant leurs difficultés académiques parce qu’ils n’ont même pas les acquis nécessaires lorsque vient le temps de passer au niveau supérieur.

J’aimerais voir moins de mes collègues tanguer un peu plus chaque jour.

J’aimerais qu’on aide davantage nos écoles publiques à donner à nos élèves les ressources, le temps et la présence humaine nécessaires et qu’on arrête de les entasser dans des classes hétérogènes où la pensée magique et la différenciation sont censées venir à bout de leurs défis, peu importe leur difficulté. Préparons-les à la société qui les attend. Continuons à leur inculquer des valeurs telles que la rigueur, l’effort, l’empathie, le respect, la gentillesse et la responsabilité – et mettons nous-mêmes ces valeurs en pratique lorsqu’il est question de décisions en matière d’éducation.

Donnons aux enseignants le support psychologique, professionnel, humain et matériel dont ils ont besoin. Ajustons leur formation universitaire aux réalités de l’époque. Outillons-les pour qu’ils puissent à leur tour éduquer nos jeunes et en faire de bons humains. Pour que la roue tourne dans le bon sens.

Cessons de faire comme si tout allait mieux dans le meilleur des mondes, car vous ne trouverez pas Candide dans nos salons du personnel.

La pensée magique en éducation ne sera jamais suffisante.

Il faut faire les choses correctement.

Qu’on soit élève, enseignant, directeur ou ministre.

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