CHRONIQUE

Vivre et laisser s’habiller

Les députés de Québec solidaire ont décidé de s’habiller relaxe à l’Assemblée nationale et c’est fou à quel point ça stresse des gens. Pendant qu’en France, les gilets jaunes font vaciller le gouvernement, ici, ce sont les t-shirts colorés de Catherine Dorion qui causent l’émoi. Joyeux pays que le nôtre, apprécions notre chance.

Plusieurs commentateurs ont déchiré leur chemise parce qu’on a osé porter des jeans, des chaussures de sport, des camisoles et des bottines Dr. Martens lors des débats parlementaires. Oh là là, quel coup d’État ! Mais comment croyait-on que Catherine Dorion allait s’habiller ? Comme Lise Thériault ? Ben non, Catherine Dorion s’est habillée comme Catherine Dorion. Elle a fait campagne vêtue ainsi, elle a gagné vêtue ainsi, et elle siège vêtue ainsi. S’habiller, c’est d’abord respecter qui l’on est, et c’est ce qu’elle fait. Si siéger au parlement lui avait soudainement donné le goût des tailleurs Chanel, ce sont ses électeurs qui se seraient sentis floués. Mais ils auraient quand même dû l’accepter.

Parce que chacun a le droit de s’habiller comme il l’entend. C’est notre seule liberté du matin : choisir notre linge. Après, la journée sera remplie d’obligations. Alors, si ça nous chante de mettre des chaussettes dépareillées, une chemise fluo ou un froc en cuir, allons-y ! C’est notre corps que l’on vêt, pas celui du voisin. Ça ne concerne que nous. Il faut vivre et laisser s’habiller.

Vrai que l’Assemblée nationale est un lieu important. Que les honorables doivent honorer. Avec ce qu’ils ont dans la tête et dans le cœur, pas avec ce qu’ils ont dans les pieds. C’est la grandeur de ce qu’on y dit et de ce qu’on y décide qui importe, pas la longueur de son pantalon ou de sa jupe.

Certains diront que les députés de Québec solidaire choisissent leurs fringues dans le but de provoquer. Si cela est vrai, raison de plus pour laisser faire. Pour prendre un autre appel, pour l’ignorer. En se scandalisant, on ne fait que jouer leur jeu, si jeu il y a.

On perd toujours son temps à juger les apparences. Elles sont souvent trompeuses. Il y a eu plein de députés, dans cette Assemblée nationale, conformément habillés, en veston cravate, et qui n’étaient, au fond, que des grands voyous corrompus.

Permettez-moi de vous rappeler la fable de La Fontaine Le cochet, le chat et le souriceau. Un cochet, c’est un coq, et un souriceau est une petite souris, bien sûr. Tout au long de la fable, le souriceau raconte à sa mère son aventure : il est allé se promener loin de chez lui et a rencontré deux animaux : 

« L’un doux, bénin et gracieux

Et l’autre turbulent et plein d’inquiétude ;

Il a la voix perçante et rude,

Sur la tête un morceau de chair

Une sorte de bras qui s’élève en l’air

Comme pour prendre sa volée

La queue en panache étalée. »

Bref, la tête du coq ne revient pas au souriceau. Il n’aime pas de quoi il a l’air. Le coq lui a tellement fait peur qu’il s’est sauvé. Et il en veut au cochet de n’avoir pu fraterniser avec l’autre animal qui lui plaisait bien : 

« Sans lui, j’aurais fait la connaissance

Avec cet animal qui m’a semblé si doux : 

Il est velouté comme nous,

Marqueté, longue queue, une humble contenance,

Un modeste regard, et pourtant l’œil luisant

Je le crois fort sympathisant

Avec Messieurs les rats ; car il a des oreilles

En figure aux nôtres pareilles. »

La mère est découragée du manque de jugement de son souriceau. Car l’animal qui lui plaisait tant est un chat, qui lui aurait fait la peau. Alors que l’animal qu’il méprisait est un coq, qui ne lui aurait jamais fait mal. Au contraire, en se battant les flancs avec ses bras, en faisant du bruit, il l’a fait fuir avant que le chat ne lui saute dessus. Il lui a sauvé la vie.

Et la morale de cette histoire, c’est la mère souris qui la dit : 

« Garde-toi, tant que tu vivras,

De juger des gens sur la mine. »

Aussi simple que ça. Les gens qui nous ressemblent, qui s’habillent comme nous, ne sont pas nécessairement les meilleurs pour nous. Et ceux qui ne nous ressemblent pas, qui portent des accoutrements différents, peuvent être ceux avec qui l’on s’entendra très bien. On ne peut présumer de rien. Faut jamais se baser sur l’extérieur, c’est en dedans que ça se passe.

Monsieur Jean de La Fontaine est un grand poète, je n’ai aucune idée de la façon dont il s’habillait, ce qui a traversé le temps, ce sont ses mots et ses enseignements. Qu’il en soit ainsi de nos représentants.

À bon entendeur, salut ! 

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