Mon clin d’œil

« Si je comprends bien, pour survivre, il faut arrêter de chanter I Will Survive. »

— Un amateur de karaoké

Se libérer de nos « mythistoires »

En réaction à la chronique de Paul Journet, « Notre grand malentendu », publiée le 6 septembre

Intéressante, la chronique de Paul Journet du 6 septembre. Par la question posée notamment : pourquoi les Québécois – on pense ici à la majorité francophone – ont-ils du mal à reconnaître que leur société est traversée par des formes de racisme systémique ?

L’hypothèse avancée, si je comprends bien, tiendrait au fait que les Québécois peinent à s’envisager sous la figure du profiteur, eux qui, traditionnellement, ont été entraînés à se décrire sous les traits du dépossédé.

Il s’agit d’une piste valable. Vrai d’affirmer que dans la cité québécoise circule un discours simple, mais puissant qui veut que les Québécois demeurent des victimes, sinon des hosties (au sens de sacrifiés), nonobstant les progrès remarquables qu’ils ont connus après avoir souscrit aux bienfaits de l’éducation dans les années 60.

Or, si l’on est du côté de ceux qui endurent et subissent, on ne peut être du côté de ceux qui subjuguent et oppriment, même à l’insu.

La pensée dichotomique, qui définit franchement la frontière du nous/autres, tolère mal les nuances qui, seules, permettent la remise en cause des canons identitaires.

Pour expliquer la difficulté des Québécois à percevoir leur condition dans la réalité de ce qu’elle fut et de ce qu’elle est, il y a cependant plus que le seul attribut de victimes (et ses dérivés coutumiers : ceux de pauvres, de petits et de perdants, par exemple). L’identité québécoise, qui se nourrit d’un imaginaire mémoriel entretenu depuis des lustres, s’élève en effet sur un ensemble de piliers résistants. Celui du progressisme en est un : le Québécois est réputé progressiste, ouvert et mutualiste ; il n’est pas comme l’Autre – le Canadien anglais ou l’Américain, décrits comme matérialistes, conservateurs et individualistes.

Par nature compréhensif et bienveillant, un progressiste peut-il faire preuve de racisme ou le soutenir en sa maison ? Poser la question, c’est y répondre.

Le Québécois est également – autre colonne du temple de l’identité collective – solidaire des infortunés, à cause, bien sûr, de la condition historique qui fut la sienne : celle de la misère à être, laquelle lui permet de comprendre ontologiquement le sort des malheureux et de se joindre idéologiquement ou politiquement à leur cause.

Par définition charitable et altruiste, un solidaire peut-il pratiquer le racisme ou même le tolérer ? Bien sûr que non.

On pourrait en rajouter

En vérité, le Québec est traversé, comme toutes les sociétés, cultures ou nations du monde, par des formes de racisme, souvent sans racistes désignables, ce qui ouvre la porte à la réalité du racisme systémique que l’on associera à des formes de discrimination qui perdurent machinalement, y compris dans l’insouciance, la nonchalance ou l’ignorance des acteurs. Difficile de déterminer quel niveau de civilisation ou de surconscience il faudra atteindre pour que disparaisse ce travers dont on ne peut nier qu’il a aussi à voir, à l’échelle individuelle comme à l’échelle collective, avec la crainte de l’Autre, y compris de l’Autre en Soi.

L’éducation, qui ouvre les consciences et permet l’autocritique, est assurément un moyen d’enrayement du fléau. Le système des représentations collectives, qui crée les communautés imaginées, mais rend possible aussi leur actualisation, constitue un autre lieu à investir.

Historiquement, le Québec s’est construit autour de régimes référentiels (qui sommes-nous et par quoi se définit-on ? ) qui ont varié dans le temps. Si ces régimes se nourrissent de réalités historiques, ils les métabolisent dans des définitions et des représentations du Soi et de l’Autre qui échappent à l’empirie pour se réfugier dans la myopie. C’est ainsi que les collectivités sont généralement aveugles à certaines caractéristiques de leur historicité (par exemple, dans le cas du Québec, que les francophones ont été aussi assimilateurs d’« étrangers », y compris des anglophones) tout en monumentalisant certaines de leurs particularités qu’elles utilisent comme marqueurs de distinction (par exemple, toujours dans le cas du Québec, que les francophones ont connu des défaites, au point d’être défaits, et qu’ils se sont fait avoir par l’Autre).

Par « nature » du côté des éplorés, les Québécois, dans le rôle qui leur a été attribué pour se mettre en scène dans le théâtre du monde et de l’histoire, sont pour le changement au profit des damnés de tous les systèmes dont ils sont solidaires par appariement symbolique.

Refuser de voir que le racisme perdure au Québec est une façon pour les Québécois de se rappeler à eux-mêmes dans la condition de progressistes tous azimuts et de résistants à la bêtise des puissants et des gagnants, statuts qui ne leur appartiennent apparemment pas.

Il ne sera pas simple d’en finir avec ces mythistoires, car ils sont au cœur d’un identitaire qui, depuis longtemps, fait sens pour un groupe et lui donne sa conscience. Peut-on penser que la nouvelle référence collective en voie de germination, qui repose sur l’assomption par le Sujet collectif de ce qu’il a été historiquement dans ses bons et ses moins bons côtés, pourra changer la donne ? Difficile à dire. Un autre récit de Soi, sensible à toutes les faces de ce que l’on fut collectivement, et pas seulement à celles par lesquelles on aime se présenter, pourrait nous aider à éliminer certains de nos malaises.

Lisez « Notre grand malentendu »

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