Hockey féminin

Le fiasco que personne n’a vu venir

Quand la Ligue canadienne de hockey féminin a subitement cessé ses activités le printemps dernier, le choc a été brutal pour les joueuses et leurs entraîneurs. Pourtant, un insurmontable gouffre financier se creusait depuis un bon moment déjà. La Presse revient sur les derniers moments d’un circuit qui a fermé boutique après 12 saisons.

Un dossier de Simon-Olivier Lorange

À lire demain : Après la chute, l’espoir

La tempête parfaite

Ce devait être une conférence téléphonique de routine.

La semaine précédente, l’Inferno de Calgary avait remporté la Coupe Clarkson face aux Canadiennes de Montréal en série finale de la Ligue canadienne de hockey féminin (LCHF).

Le match ultime, présenté en français et en anglais à la grandeur du pays, avait récolté une audience record de 175 000 téléspectateurs. Et en marge des festivités de la Coupe Clarkson, des directrices générales s’étaient même réunies pour discuter de la prochaine saison.

En ce dimanche matin du 31 mars dernier, rien ne laissait donc présager que l’entretien sollicité par la commissaire du circuit et la présidente du conseil d’administration (C.A.) serait porteur d’autre chose que d’une bonne nouvelle.

« On pensait qu’elles allaient nous annoncer quelque chose d’incroyable », raconte Lisa-Marie Breton-Lebreux, entraîneuse adjointe des Canadiennes et cofondatrice de la LCHF.

Et pourtant…

L’avant-veille, après avoir longuement discuté, le C.A. avait voté pour mettre fin aux activités de la Ligue. Devant une baisse manifeste des revenus et le désengagement de partenaires financiers, le déficit de la saison 2018-2019 était tout simplement trop important pour continuer.

Plusieurs sources ont toutefois confié à La Presse que les déboires financiers du circuit, pourtant bien réels, n’avaient jamais été révélés aux équipes. La surprise a donc été complète lorsque la direction de la Ligue a annoncé aux dirigeantes des formations qu’il n’y aurait pas de saison 2019-2020. En fait, qu’il n’y aurait plus de LCHF du tout.

« Ç’a été un choc, on n’a rien vu venir. »

— Megan Hewings, directrice générale des Canadiennes

« On s’est fait frapper en plein visage », abonde Lisa-Marie Breton-Lebreux.

« On n’a jamais eu accès à aucune donnée financière », ajoute Katrina Galas, directrice générale adjointe des Furies de Toronto.

« À la Coupe Clarkson, personne n’avait rien dit à propos des problèmes de la Ligue, poursuit-elle. Il n’y a absolument rien qui aurait pu nous faire deviner que ça allait si mal. »

Coupes inévitables

La haute direction de la LCHF affirme voir soulevé toutes les pierres pour trouver de nouvelles avenues et assurer la survie de la Ligue. Mais à l’évidence, la situation financière était trop critique – voir l’onglet suivant.

Les membres des équipes ont eu le sentiment de s’être fait couper l’herbe sous le pied sans jamais avoir été consultées.

« On aurait aimé faire partie de la conversation », lance Megan Hewings.

Le moment même de l’annonce en a laissé plus d’une sans voix.

La conférence téléphonique avec les dirigeantes a été expédiée en une demi-heure, après quoi la nouvelle a été dévoilée aux médias. « L’avoir su avant, on aurait pu s’organiser, mais là, on ne pouvait rien faire, analyse Lisa-Marie Breton-Lebreux. On a essayé de se revirer le plus vite qu’on a pu. »

L’annonce aux joueuses n’a pas vraiment été plus heureuse.

Comme le Championnat mondial était sur le point de commencer, la plupart des joueuses élites de la LCHF étaient en déplacement vers la Finlande, lieu du tournoi, ou venaient tout juste d’arriver sur place. Présenté seulement les années non olympiques, le Championnat du monde est l’événement le plus prestigieux de la saison au hockey féminin.

« On venait d’arriver quand toutes les filles ont reçu un courriel pour les aviser d’un appel conférence », se rappelle Marie-Philip Poulin, capitaine de l’équipe canadienne.

« On a mis un téléphone au centre d’une table et on a suivi l’appel ensemble. Tout le monde était sous le choc quand on a appris la nouvelle. On se doutait qu’on avait de la misère financièrement, mais jamais à ce point-là. »

— Marie-Philip Poulin

Avec des joueuses des deux côtés de l’Atlantique au beau milieu d’une crise, l’arrimage à partir de Montréal a aussi été chaotique.

« C’était le pire timing du monde », estime Karell Émard, attaquante qui a passé les quatre dernières saisons avec les Canadiennes et qui était impliquée au sein de l’Association des joueuses de la LCHF.

« C’était la confusion totale, ça a pris une semaine pour parler à tout le monde », poursuit-elle.

La présidente du conseil d’administration de la LCHF, Laurel Walzak, a convenu en entrevue que la direction du circuit aurait pu faire « un meilleur travail de communication ». « Nous voulions avertir tout le monde le plus vite possible », a-t-elle expliqué.

« Fausse bonne nouvelle »

À peine deux jours après l’annonce, la National Women Hockey League (NWHL), circuit américain concurrent, a déclaré qu’elle avait approuvé un plan d’expansion dans deux villes canadiennes, soit Montréal et Toronto. Une sortie qui a fortement déplu aux joueuses de la LCHF.

« Il a fallu gérer la fausse bonne nouvelle comme quoi la NWHL arrivait comme une sauveuse, alors que c’était tout sauf le cas, explique Karell Émard. Bien du monde trouvait ça super, mais on était 150 filles pour deux équipes. Ce n’était pas une bonne nouvelle. On a passé la semaine à éteindre des feux. »

Et comme un malheur n’arrive jamais seul, les équipes ont été informées qu’elles devraient donner du leur pour contribuer à éponger le déficit de la Ligue.

La solution imposée : mettre à l’encan les chandails et les trophées que possédaient les organisations.

« Dans bien des cas, ce sont les parents des joueuses qui ont mis la main dans leur poche pour que leurs filles puissent au moins le garder en souvenir, se rappelle Katrina Galas. On en est rendues là. C’est complètement fou… »

Le 1er mai, la LCHF a officiellement mis la clé sous la porte, mettant un point final à un mois de tempête parfaite.

Regroupées au sein d’une nouvelle association, des centaines de joueuses promettent que des jours meilleurs s’en viennent. Mais les défis qu’elles devront affronter pour y arriver sont bien réels.

Un insurmontable gouffre financier

La LCHF n’a généré aucun nouveau revenu depuis deux saisons, révèle la présidente de son conseil d’administration

Pendant 12 ans, la LCHF a vu l’élite du hockey féminin s’exprimer sur la glace. Malgré tout, cela n’a jamais suffi à construire une organisation viable financièrement.

Si la Ligue a pris tous les amateurs de sport par surprise lorsqu’elle a annoncé qu’elle cesserait ses activités, elle s’était pourtant enlisée au cours de la dernière année dans un gouffre financier dont elle ne pourrait jamais s’extirper.

Le circuit n’a pas encore dévoilé de chiffres officiels pour l’exercice 2018-2019, mais selon nos informations, le déficit pour cette seule dernière saison atteindrait 300 000 $.

C’était la troisième fois en quatre ans que la LCHF écrivait son bilan financier à l’encre rouge, la sixième depuis sa création en 2007, révèlent les états financiers obtenus par La Presse.

La Ligue n’a en outre généré aucun nouveau revenu en commandite au cours des deux dernières saisons, nous a confié Laurel Walzak, présidente du conseil d’administration, au cours d’une longue entrevue.

« Le marché a constaté que notre modèle ne fonctionnait plus. »

— Laurel Walzak, présidente du conseil d’administration de la Ligue canadienne de hockey féminin

Aux yeux des partenaires actuels ou potentiels, le circuit n’offrait plus un assez « bon retour sur investissement ».

Au cours du dernier hiver, « on allait voir des commanditaires de longue date pour les avertir qu’on aurait besoin qu’ils doublent leur contribution, mais on se faisait répondre que la contribution initiale n’était même plus garantie », raconte Mme Walzak.

C’était loin d’être la première fois que la LCHF constatait l’écart entre ses ambitions financières et la réalité du marché.

Dans son plan d’affaires produit avant sa création en 2007, la LCHF décrivait trois scénarios pour ses cinq premières années d’activités : une projection de base, une optimiste et une pessimiste.

Le scénario optimiste vantait « une occasion extraordinaire de faire la promotion du hockey féminin élite au Canada ». Sa contrepartie pessimiste se basait plutôt sur un « niveau de collecte de fonds très en deçà des attentes de la Ligue ».

En réalité, tant les revenus totaux que ceux recueillis par le truchement de dons et de commandites ont toujours été à la traîne par rapport aux projections les plus prudentes.

La LCHF n’a dépassé le million de revenus en dons et commandites qu’une seule fois dans son histoire, soit en 2015-2016.

Laurel Walzak estime qu’exploiter la Ligue « adéquatement » coûterait de 5 à 6 millions, mais que de l’exploiter de manière « professionnelle » coûterait plus de 10 millions chaque année.

Or, « c’est extrêmement difficile à trouver quand certains matchs n’attirent que 200 personnes à l’aréna », dit-elle, navrée.

Un modèle contraignant

La LCHF a été constituée en organisme à but non lucratif (OBNL) en 2007. Pendant toute son existence, ses revenus ont été composés essentiellement de contributions des équipes (de 15 000 $ par formation en 2007-2008 à 65 000 $ en 2018-2019), ainsi que de commandites et de dons privés.

C’est la Ligue qui fournissait aux équipes leur budget d’exploitation. Au cours de la saison 2018-2019, ce budget était d’environ 350 000 $, ce qui incluait le salaire des joueuses, plafonné à 100 000 $ par équipe.

Chaque formation pouvait de son côté chercher des commanditaires : si ceux-ci offraient une contribution en matériel ou en services, l’équipe pouvait évidemment en profiter, mais si la contribution était financière, elle devait être retournée à la Ligue qui la distribuerait en parts égales entre les équipes. Le circuit dégageait en outre des sommes pour la location de glaces, les déplacements et l’hébergement.

Sans une réforme majeure de son modèle d’affaires, la LCHF n’aurait jamais pu payer ses joueuses plus que les quelques milliers de dollars qu’elle leur versait chaque année. Non pas par manque de bonne volonté, mais en raison de son statut d’association enregistrée de sport amateur auprès de l’Agence du revenu du Canada.

Ce statut conférait à la Ligue les avantages d’un organisme de bienfaisance, si bien qu’elle pouvait recevoir des dons et remettre des reçus fiscaux à ses contributeurs. Toutefois, comme les joueuses possédaient de facto le statut d’athlètes amateurs, elles ne pouvaient pas recevoir un salaire qui leur aurait permis de vivre de leur sport. Pour payer décemment ses joueuses, la Ligue aurait donc dû changer de statut juridique, en devenant par exemple une organisation à but lucratif. Une privatisation aurait par ailleurs dépouillé la Ligue de la couverture d’assurance fournie par Hockey Canada.

« Les joueuses sont les meilleures du monde, tout le marketing les présente comme des professionnelles. Mais dans notre modèle d’affaires, c’étaient des athlètes amateurs. C’était une limite évidente. »

— Laurel Walzak

Chamboulement

En 2017, deux formations chinoises ont rejoint la LCHF, chamboulant de façon draconienne l’organisation de la Ligue, mais encore plus ses finances.

La Chine souhaitait en effet stimuler son programme national de hockey féminin à l’approche des Jeux olympiques de Pékin, en 2022. Les deux équipes, associées au Red Star Kunlun dans la Ligue continentale russe, étaient soutenues financièrement par Billy Ngok, investisseur lié à l’exploitation pétrolière et gazière. En échange de cette participation hors normes aux activités de la LCHF, un droit de franchise de 2,1 millions de dollars devait être versé annuellement par le camp chinois, auquel s’est ajoutée une somme de 365 000 $ en remboursement de dépenses en 2017-2018.

Cette saison-là, c’est donc presque 2,5 millions de dollars d’argent frais qu’a reçus la Ligue, une cagnotte représentant plus de la moitié des revenus totaux de 4,4 millions.

C’est grâce à ce financement que la LCHF a commencé à verser des salaires à ses joueuses pour la première fois en 2017-2018 : les 2500 $ à 10 000 $ consentis à chaque joueuse étaient évidemment largement au-dessous des standards d’une ligue professionnelle, mais de l’avis de toutes et de tous, c’était un début.

Parmi les personnes consultées par La Presse pour l’élaboration de ce dossier, aucune n’a mis en doute les bénéfices de cet accord. En vertu de celui-ci, les équipes de la LCHF se rendaient chacune leur tour en Chine disputer une série de matchs contre les deux équipes locales dans leurs installations ultramodernes. Et les équipes chinoises faisaient le chemin inverse pour des tournées plus longues.

Mais si cette entente a donné à la Ligue sa meilleure santé financière, elle a aussi en quelque sorte causé sa perte.

En une seule saison, la Ligue a vu ses dépenses exploser, en raison des salaires désormais versés aux joueuses ainsi que des frais d’exploitation et de logistique engendrés par les voyages en Chine.

Or, au cours de cette saison, en excluant la contribution chinoise, le circuit n’a généré aucun nouveau revenu. Les 932 000 $ de dons et commandites recueillis représentaient même une baisse de 12 % par rapport à 2015-2016.

En outre, à l’aube de la saison 2018-2019, le camp chinois a annoncé qu’il conserverait seulement une équipe dans la LCHF et qu’il réduirait sa contribution financière de 1 million de dollars. Les dépenses, elles, ne pouvaient résolument pas suivre la même courbe.

« On a cherché par tous les moyens possibles à trouver de l’argent, mais ce n’était pas possible », assure Laurel Walzak.

À bout de solutions

Au risque de se lancer vers un désastre financier, les administrateurs de la Ligue ont néanmoins décidé d’aller de l’avant avec la saison 2018-2019, dans l’espoir que le succès d’estime du circuit et de certains marchés forts, comme Montréal ou Markham, se traduise en nouveaux revenus.

La finale de la Coupe Clarkson a certes été vue par 175 000 personnes sur les réseaux français et anglais, une performance plus qu’honorable, mais l’entente avec les diffuseurs TVA Sports et Sportsnet était un échange de services sans bénéfice financier.

Pendant tout l’hiver, des commanditaires ont été sondés, sans succès. L’apparition en 2015 d’une ligue aux États-Unis – la NWHL – avait fragmenté le marché, et les entreprises, tout comme la LNH, souhaitaient encourager un nouveau modèle. Lequel ? Personne ne le sait encore.

« On a tout envisagé, notamment d’abandonner le statut d’OBNL de la Ligue et de créer des équipes privées. Mais pour faire ces changements, il aurait fallu de l’argent et des ressources que nous n’avions pas. »

— Laurel Walzak, présidente du C.A. de la LCHF

Une seule solution aurait pu contribuer à garder le navire à flots : réduire considérablement les dépenses, à commencer par le maigre salaire des joueuses.

« Et ça, il n’en était pas question », tranche Jayna Hefford, nommée commissaire de la Ligue l’été dernier.

« Ça voulait aussi dire moins de temps de glace, moins de matchs, moins d’argent pour les déplacements… On voulait que la Ligue avance, pas qu’elle recule », poursuit l’ex-étoile de l’équipe canadienne et membre du Temple de la renommée du hockey.

En entrevue avec La Presse, Jayna Hefford a plus d’une fois répété qu’elle « n’avait aucune idée » du sort qui attendait la Ligue lorsqu’elle a accepté le poste de commissaire.

Offres refusées

Devant l’impossibilité de trouver de nouvelles sources de financement et à l’approche de paiements névralgiques à faire le 1er avril, le conseil d’administration s’est réuni d’urgence le 29 mars. Et la décision de fermer boutique a été prise.

« Nous avions épuisé toutes les avenues », insiste Laurel Walzak.

Deux investisseurs ont alors présenté des offres pour prendre le contrôle de la LCHF et de ses actifs.

Le premier, Mark Bishop, producteur de musique et de films établi à Vancouver, était inconnu des administrateurs de la Ligue.

Le second, bien connu dans le monde du hockey, est l’ex-dirigeant de Bauer Graeme Roustan, qui avait siégé jusqu’en novembre 2018 au conseil des gouverneurs de la LCHF.

Aucun des deux n’a présenté de plan d’affaires, selon Laurel Walzak. En entrevue, M. Roustan nous a expliqué qu’il aurait congédié tous les membres du conseil d’administration, injecté des fonds à titre personnel et poursuivi les activités de la Ligue suivant le modèle existant.

Après avoir « sérieusement » considéré les deux offres, le C.A. de la LCHF les a déclinées.

Or certains créanciers, de même que les joueuses et dirigeantes du circuit, devaient toujours être payés. C’est ainsi que la Ligue a forcé les équipes à vendre leurs biens, c’est-à-dire les trophées et les chandails des joueuses. Un processus douloureux, certes, mais qui a néanmoins rapporté 93 000 $ dans les coffres de la Ligue. La LNH a quant à elle signé un chèque de 100 000 $. Les Maple Leafs de Toronto et les Flames de Calgary ont également fourni une contribution financière pour que la Ligue puisse fermer ses livres.

Les derniers états financiers seront dévoilés au cours des prochaines semaines. Ce sera alors la véritable fin pour la LCHF.

Pour la suite des choses, Laurel Walzak souhaite que les joueuses trouvent un nouveau modèle viable dans lequel elles pourront enfin être reconnues comme des professionnelles à part entière.

« Le niveau de jeu est phénoménal, le sport féminin est sur une lancée, conclut-elle. Toute la communauté du hockey souhaite ce qu’il y a de mieux pour les femmes. Je leur souhaite la meilleure des chances dans l’avenir. »

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