Affaires internationales 

De retour, le Canada ?

Tout juste élu premier ministre, Justin Trudeau a voulu marquer une nette rupture avec la décennie Harper. Le Canada bienveillant et engagé, a-t-il annoncé, faisait son grand retour sur la scène internationale. Quatre ans plus tard, le visage du Canada a-t-il à ce point changé aux yeux de la planète ? Tour d’horizon.

Trois ententes et beaucoup de tensions

Ottawa — Le 20 octobre 2015, moins de 24 heures après avoir conduit ses troupes à la victoire, Justin Trudeau s’époumonait dans une salle pleine à craquer d’Ottawa, mais son message était destiné au monde entier : « Plusieurs d’entre vous ont craint que le Canada ait perdu sa voix compatissante et constructive dans le monde ces 10 dernières années. Alors, j’ai un message très simple à vous transmettre au nom de 35 millions de Canadiens : nous sommes de retour ! »

Le sommes-nous ?

L’ancien ambassadeur du Canada à Paris et ancien ministre conservateur des Affaires étrangères Lawrence Cannon reconnaît deux bons coups du premier mandat libéral : la signature de l’accord de Paris sur le climat, en décembre 2015, et l’accueil de plus de 25 000 réfugiés syriens. Par contre, « la politique étrangère menée sous M. Trudeau a été décevante à bien des égards », affirme celui que le gouvernement libéral a remplacé à Paris par Isabelle Hudon en 2017.

Car le premier ministre n’a pas su « s’adapter aux changements en ce qui concerne les enjeux internationaux, mais aussi dans le cas de notre relation privilégiée avec les États-Unis », enchaîne-t-il. Mais « à sa décharge », il a dû composer avec « la réaffirmation du nationalisme en Russie, la Chine en ascendance », ainsi qu’avec « le mépris » affiché par le président américain Donald Trump face à l’ordre mondial, nuance M. Cannon.

Le professeur Jocelyn Coulon, qui a conseillé l’ex-ministre libéral des Affaires étrangères Stéphane Dion de 2016 à 2017, offre aussi quelques fleurs au premier ministre.

« Ce qui est intéressant avec Justin Trudeau, c’est son discours positif. Il est l’un des rares chefs d’État qui transmet un discours d’espoir, d’ouverture. Et ça, c’est important, parce que tout ce qu’on entend dans les médias, c’est Donald Trump, c’est les leaders d’extrême droite en Europe, les dirigeants autoritaires de Russie et de Chine », souligne-t-il.

Après les fleurs, le pot.

« Comment se fait-il qu’après quatre ans de gouvernement Trudeau, nos relations soient exécrables avec les quatre grandes puissances mondiales que sont les États-Unis, l’Inde, la Chine et la Russie ? Il faut le faire, quand même. »

— Jocelyn Coulon, chercheur au CÉRIUM

« Ce n’est pas le cas, poursuit le chercheur, de la France, de la Suède, de la Grande-Bretagne, avec ces mêmes pays-là. »

TRUDEAU DÉFEND SON BILAN

Lorsque vient le temps de défendre son bilan, le premier ministre est évidemment d’un autre avis.

« Oui, absolument, le Canada est de retour sur la scène internationale ! », fait-il valoir à La Presse

« À un moment où, partout dans le monde, on voit un retrait du multilatéralisme, on voit une contestation des règles établies pour notre ordre mondial, le Canada a choisi de se réengager de façon extrêmement positive et forte. »

— Justin Trudeau

Il brandit les trois traités de libre-échange signés sous sa houlette comme autant de pièces à conviction de sa performance. « Il y a un questionnement du commerce un peu partout dans le monde, nous, on a signé trois grosses ententes », se félicite Justin Trudeau en faisant référence à l’Accord Canada-Union européenne, au Partenariat transpacifique ainsi qu’à l’Accord Canada – États-Unis – Mexique.

Mais ce « retour » ne pouvait s’effectuer sans heurts, martèle-t-il : si le Canada a connu son lot de tensions avec des pays comme la Chine, la Russie ou l’Arabie saoudite, c’est parce que « nous sommes demeurés fidèles à nos valeurs », que ces nations « ne sont vraiment pas alignées avec nos principes et nos valeurs », et donc, « ça veut dire que nous sommes en train de faire les bonnes choses ».

LE SÉISME TRUMP

L’élection de Donald Trump à la Maison-Blanche a complètement chamboulé l’ordre du jour du gouvernement Trudeau, note Roland Paris, qui a été conseiller en matière d’affaires étrangères au bureau du premier ministre entre 2015 et 2016. « On avait un incendie quatre alarmes juste à côté. Alors une grande partie de l’énergie du gouvernement, et certainement celle du cabinet, était consacrée à la relation Canada – États-Unis. Je pense que cela s’est fait au détriment du reste de notre politique étrangère », raconte-t-il.

En nommant Chrystia Freeland responsable à la fois de la renégociation de l’ALENA et des dossiers du reste de la planète, le premier ministre Trudeau a commis une « erreur », d’autant plus que le Canada veut décrocher un siège au Conseil de sécurité des Nations unies, plaide de son côté Jocelyn Coulon. « Si on est absent pendant deux ans parce qu’on s’occupe des États-Unis […], je crains qu’on soit battu par l’Irlande ou la Norvège », s’inquiète-t-il.

INDE : réussite ou fiasco ?

Le chemin du retour du Canada sur la scène internationale s’est opéré avec un faux pas que Justin Trudeau préfère présenter comme un bon coup : le voyage en Inde de février 2018. 

« C’était un voyage réussi en termes de substance, mais c’était un désastre en termes médiatiques. »

— Justin Trudeau

« Cela a alimenté nos critiques. Ils ont pu se moquer de nous. Je suis capable de résister à cela. Mais ça a blessé la communauté indienne qui trouvait que les gens se moquaient d’eux », soutient-il. « J’ai passé 99 % de mon temps en complet, veston et cravate, pour des rencontres substantielles », se défend le premier ministre.

Son ancien conseiller Roland Paris est de ceux qui ne voient pas la mission comme une réussite. « Ce voyage a été désastreux, s’exclame-t-il. Il a fait reculer nos relations avec l’Inde. Je trouve que c’est regrettable, et je suis certain que l’entourage du premier ministre en pense tout autant. »

De Donald Trump à Xi Jinping

Des États-Unis à la Chine, coup d’œil sur les relations qu’a entretenues le gouvernement Trudeau avec ses vis-à-vis aux quatre coins du monde

LES ÉTATS-UNIS DE TRUMP

La tradition veut que le président des États-Unis choisisse le Canada comme destination pour sa première visite officielle à l’étranger. La seule fois que Donald Trump a foulé le sol canadien, un an et demi après son arrivée à la Maison-Blanche, il a laissé sa marque. « Le premier ministre du Canada Justin Trudeau a été si docile et si doux pendant notre rencontre […] pour ensuite dire qu’il ne se laisserait pas bousculer. Très malhonnête et faible », a-t-il persiflé sur Twitter, à bord d’Air Force One, alors qu’il venait de quitter le Sommet du G7 de Charlevoix, en juin 2018.

De toute évidence, on n’était plus dans la « bromance » qui caractérisait la relation entre Justin Trudeau et Barack Obama. Le gouvernement libéral aura de fait passé l’essentiel de son premier mandat avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête – celle que brandissait un imprévisible président qui voulait déchirer l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA). Un marathon de pourparlers qui s’est échelonné sur 13 mois a finalement mené à la signature de l’Accord Canada – États-Unis – Mexique (ACEUM), en novembre dernier. Quelques mois plus tard, le contentieux entourant les tarifs sur l’acier et l’aluminium s’est réglé.

« C’est de loin le dossier le plus important que Justin Trudeau a eu à gérer, dit Roland Paris, conseiller principal pour le premier ministre en matière d’affaires étrangères, de 2015 à 2016. La relation est existentielle pour le Canada, et il l’a très bien gérée, même quand il avait de la pression pour capituler sur des enjeux, comme sur le chapitre 19 du règlement des différends. »

En plus de mettre les libéraux à l’épreuve en matière commerciale, Donald Trump les a constamment forcés à jouer aux équilibristes au fil des déclarations-chocs qu’il balançait et que les ministres étaient appelés à commenter au micro des journalistes. Rarement ont-ils mordu. Le premier ministre Trudeau, en revanche, s’est fait reprocher d’avoir réagi au décret migratoire du président en publiant en janvier 2016 un tweet qui, d’après les conservateurs, a provoqué l’afflux de demandeurs d’asile à la frontière.

LE CASSE-TÊTE CHINOIS

Michael Kovrig et Michael Spavor. Ces Canadiens arrêtés arbitrairement en décembre dernier à Pékin, qui croupissent derrière les barreaux depuis neuf mois, sont devenus les visages de la profonde détérioration des liens sino-canadiens. 

Ils sont d’abord et avant tout les victimes collatérales d’un conflit dans lequel Ottawa s’est retrouvé empêtré malgré lui, avec l’arrestation en sol canadien de la directrice financière du géant chinois Huawei, Meng Wanzhou, à la demande des États-Unis. Ils ne sont pas les seuls : les producteurs de canola et de porc en ont aussi subi les contrecoups, l’empire du Milieu ayant bloqué les importations de canola en mars dernier, puis suspendu celles de viande deux mois plus tard.

L’affaire Meng a coûté son poste à John McCallum, à qui Justin Trudeau avait confié les clés de l’ambassade en Chine – le gouvernement n’a pas digéré qu’il déroge de la ligne gouvernementale sur l’importance de la primauté du droit en évoquant publiquement des arguments que les avocats de la femme d’affaires pourraient mettre de l’avant pour contester la demande d’extradition des États-Unis. John McCallum a donc été limogé, en janvier dernier. Le dossier de Mme Meng est toujours devant les tribunaux et les procédures pourraient prendre encore plusieurs mois, voire des années.

Le 4 septembre dernier, le premier ministre a nommé le consultant en affaires Dominic Barton ambassadeur du Canada en Chine. La nomination a été acceptée par Pékin, selon une source chez Affaires mondiales Canada – où l’on espère qu’il saura régler le cas des deux Michael.

INDE : UN VOYAGE DÉSASTREUX

Il y a eu la ribambelle de costumes et les innombrables poses « namaste ». Le premier ministre, que la presse internationale couvrait d’éloges depuis son élection, devenait soudain objet de moqueries dans ses reportages. Mais avant même cette série de faux pas commis sur le sol indien, des signaux avant-coureurs des difficultés qui attendraient là-bas la délégation canadienne étaient apparus : certains de ses élus de confession sikhe avaient été décrits dans les médias indiens comme des tenants du mouvement séparatiste qui milite en faveur d’un État sikh indépendant, le Khalistan.

Arrivé à New Delhi, Justin Trudeau a été accueilli par un ministre junior sur le tarmac. Il lui aura fallu attendre à la fin de la mission de huit jours en Inde, qui aura coûté plus de 1,5 million, pour finalement avoir une audience avec son homologue indien, Narendra Modi. 

« Nous sommes tombés dans un piège. Modi et son gouvernement voulaient nous baiser [« screw us »] et nous mettaient des bâtons dans les roues pour aider les conservateurs du Canada », a analysé après coup l’ancien secrétaire principal du premier ministre Gerald Butts, cité dans le livre Trudeau : The Education of a Prime Minister, de John Ivison.

La théorie du complot a aussi été évoquée par Daniel Jean, à l’époque conseiller à la sécurité nationale du premier ministre. Il l’avait formulée pour justifier comment Jaspal Atwal, un homme condamné en 1986 pour une tentative d’assassinat sur un ministre indien à Vancouver, avait pu dénicher un carton d’invitation pour une réception à Mumbai, lors de laquelle il avait été photographié avec Sophie Grégoire. Le député libéral qui l’avait invité a présenté ses excuses pour cette bourde. Quant au premier ministre, il a passé des mois à se faire remettre le voyage sur le nez.

MOSCOU TOUJOURS AU BAN

Rien de bien nouveau ici, si ce n’est que les liens entre Ottawa et Moscou, déjà tendus sous l’ancien gouvernement de Stephen Harper après l’annexion illégale de la Crimée en 2014, sont devenus carrément glaciaux. Au Kremlin, on n’a pas apprécié que le premier ministre confie à Chrystia Freeland, élue de descendance ukrainienne qui est persona non grata en Russie, le portefeuille des Affaires étrangères.

Par la bouche des médias qu’il contrôle, le régime Poutine s’est rapidement lancé dans une campagne de dénigrement à son endroit, d’abord avec des articles au sujet du grand-père de la ministre, qui a collaboré dans un journal nazi qui démonisait les juifs pendant la Seconde Guerre mondiale.

La ministre Freeland n’a jamais répliqué aux attaques ad hominem. En mars dernier, elle a annoncé la prolongation jusqu’en 2022 de la mission militaire canadienne en Ukraine. « Le Canada devrait se concentrer sur l’atteinte d’une solution pacifique au lieu de poursuivre ses aventures militaires », a réagi l’ambassade de Russie au Canada.

RIYAD NE RIGOLE PAS

Le Canada a appris que le régime de Mohammed ben Salmane n’entendait pas à rire : en août 2018, un tweet de Chrystia Freeland appelant à la libération de Samar Badawi, sœur du blogueur Raif Badawi, a provoqué la furie du royaume. Résultat de la colère saoudienne : l’ambassadeur du Canada à Riyad est déclaré persona non grata, celui de l’Arabie saoudite à Ottawa est rappelé d’urgence, et un gel commercial est décrété.

Rien n’a d’ailleurs bougé dans le dossier de Raif Badawi, dont la famille est installée à Sherbrooke : en dépit des tentatives effectuées par le Canada auprès des Saoudiens, le blogueur croupit toujours en prison. Rien n’a changé non plus sur la question de la vente d’armes à l’Arabie saoudite. Le contrat de véhicules blindés légers de 15 milliards signé sous l’ancien gouvernement conservateur est toujours en vigueur.

C’est sous les libéraux que les permis d’exportation de ces bolides ont été délivrés, ce qui leur a valu maintes critiques. L’Arabie saoudite est accusée d’utiliser les armes que lui vendent les pays occidentaux pour réprimer sa minorité chiite et faire la guerre au Yémen. En octobre dernier, dans la foulée du meurtre du journaliste Jamal Khashoggi, Ottawa a annoncé une révision des permis d’exportation d’armes au royaume. Le résultat de l’examen n’est toujours pas connu.

TIMIDE RETOUR DES CASQUES BLEUS

Après un peu plus d’un an, le Canada a officiellement mis fin, le 31 août dernier, à sa mission de paix dans le nord du Mali. Une force opérationnelle aérienne composée de quelque 250 soldats a été mise à contribution dans ce pays d’Afrique de l’Ouest ; 150 y demeureront jusqu’en janvier 2020, au plus tard. Les Forces armées canadiennes ont également une modeste présence en Ouganda – un avion Hercules exploité et appuyé par jusqu’à 25 militaires y a été envoyé en août et y passera les 12 prochains mois.

On est assez loin des « jusqu’à 600 soldats et 150 policiers » promis en août 2016 pour renouer avec la tradition canadienne des Casques bleus. 

« C’est un bilan très mitigé, mais je pense que le passage à la MINUSMA a quand même été un succès, dit Bruno Charbonneau, directeur du centre FrancoPaix en résolution des conflits et missions de paix de la Chaire Raoul-Dandurand. Au Mali, on est content de ce que le Canada a fait. »

Ce retour plus timide qu’annoncé pourrait nuire aux chances du Canada de décrocher un siège au Conseil de sécurité de l’ONU, croit-il : « Le poids du Canada est beaucoup moindre dans ces circonstances. Ça reste à voir, mais on avait créé beaucoup d’attentes, et donc, on a créé beaucoup de déception. » Avec ses 54 votes sur 193 États membres, l’Afrique est le plus gros bloc politique aux Nations unies.

Six moments marquants

Retour, en images, sur les actions de Justin Trudeau à l’international

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