Critique

La tornade Képinski

Chanson
Premier juin
Lydia Képinski
Chivi Chivi
4 étoiles

Lydia Képinski en a gagné, des concours, depuis deux ans. Mais après un EP déjà prometteur, elle fait la preuve, dans ce premier disque, qu’elle n’est pas qu’un feu de paille et que le talent est à la hauteur de ce qui était annoncé.

Avec Premier juin – pièce-titre qui est aussi la date de son anniversaire –, qui comporte huit chansons aussi fortes les unes que les autres, l’auteure-compositrice-interprète de 24 ans s’affirme déjà comme bien plus qu’une révélation.

Lydia Képinski, c’est une voix qui écorche autant qu’elle berce, des arrangements riches et brillants signés Blaise Borboën-Léonard – qu’on retrouve aussi aux cordes, synthétiseurs, percussions et échantillonnage –, des références multiples qui vont de la chanson française au new wave, de la pop au rock progressif. Le tout digéré et rendu de manière totalement contemporaine, mais surtout personnelle, ce qui fait qu’elle ne ressemble à personne d’autre.

On dira que c’est du Lydia Képinski comme on a dit que c’est du Marie-Jo Thério ou du Joni Mitchell : une manière unique, un style en soi, un univers hyper cohérent et défini.

C’est déjà beaucoup, mais, en plus, Lydia Képinski fait preuve d’une maîtrise totale de la langue chansonnière. Elle joue brillamment avec les mots, les ellipses et les images, sur des grands thèmes existentiels et pas toujours joyeux. « Ma peau de gemme a mal, cicatrice où germe l’opale, ma chevelure ambre sombre, dans la nuit jais qui jette son voile », écrit-elle dans Pie-IX, dernière chanson du disque, pièce douloureuse sur la dépression et le suicide qui traverse le cœur.

Qu’elle parle de la mort (Les routes indolores), de l’amitié (Maïa), de l’amour (360 degrés), de la folie (Belmont, une référence directe au Parc Belmont de Diane Dufresne, ou Les balançoires, dans laquelle on trouve un extrait d’un poème de Mallarmé, « Jamais un coup de dés n’abolira le hasard ») ou des paradis artificiels (Sur la mélamine), Képinski est toujours juste, toujours intensément intense.

Le résultat est un disque qui ne fait rien à moitié, foisonnant, épique, halluciné et incandescent. On peut être rebuté par un tel abandon, il faut au contraire se laisser happer par l’énergie de cette chanteuse intelligente, douée et sincère, dont on n’a pas fini d’entendre la voix particulière. Du moins, on l’espère.

— Josée Lapointe, La Presse

Critique

Diversité et cohérence américano-colombiennes

SOUL/R&B
Isolation
Kali Uchis
Virgin/EMI
4 étoiles

Les membres de BadBadNotGood, Damon Albarn sous la bannière Gorillaz, Kevin Parker de Tame Impala, Thundercat, David Sitek et plusieurs autres fines lames du beatmaking ont participé à la réalisation collective du meilleur opus R&B de ce printemps tardif, soit l’album composite de l’Américano-Colombienne Kali Uchis. S’exprimant surtout en anglais et parfois en espagnol, la chanteuse de l’heure n’est pas exceptionnelle de prime abord. Elle se défend certes très bien, fait preuve d’une sensualité contagieuse, peut compter sur un très beau timbre vocal et sur un phrasé plus que respectable, mais ce ne sont pas les facteurs déterminants de cet Isolation. C’est plutôt l’environnement singulier ici aménagé qui élève cette quinzaine de chansons pop de genres différents : soul, R&B, hip-hop, dream pop, reggaeton, jazz carioca et plus encore. La variété stylistique, le traitement sonore et les arrangements observés à chaque mesure s’avèrent cohérents du début à la fin. On en déduit que cette Kali Uchis, 24 ans, a un pouvoir attractif hors du commun.

— Alain Brunet, La Presse

Critique

Au-delà des fumées vertes

HIP-HOP
Zay
FouKi
Disques 7ième Ciel
Sortie vendredi prochain
3 étoiles et demie

Le rappeur FouKi et son réalisateur QuietMike, alias LeMichel Silencieux, signent ensemble un premier album studio sous étiquette 7ième Ciel. Au tournant de la vingtaine, ces figures pourraient être marquantes pour les adolescents et fans de hip-hop de leur âge. Le flow de FouKi exhale certes les fumées vertes et les vapeurs d’alcool, jeunesse se passe néanmoins avec cette quête d’élévation poétique fondée sur le dialecte franglo-montréalais des cours d’école, créole urbain duquel la beauté peut parfois émerger. Lucide et inspiré malgré ses étourdissements nocturnes, FouKi sait le pouvoir des mots, sait en exploiter la musicalité, sait caler les syllabes dans le rythme et les sons imaginés par QuietMike, auxquels se joignent les mots de Koriass, Jam, Vendou, Mike Shabb et Kevin Na$h. On propose des sons succincts, peu chargés, peu agressifs, stylistiquement variés. Cette force tranquille est au service de chroniques de vie mises en rimes. Ces observations évoquent l’étrange destinée des jeunes adultes urbains en cette époque opaque. Recherche de la lumière, éloge de la fuite, lumineuses réflexions. Le désir, l’argent, la boucane, la minceur du quotidien, les limites de l’existence en 2018. FouKi a déjà absorbé pas mal de choses, canalisé pas mal de choses, régurgité pas mal de choses.

— Alain Brunet, La Presse

Critique

L’aspirante au trône

HIP-HOP
Invasion of Privacy
Cardi B
Atlantic
3 étoiles et demie

Dans le cas qui nous occupe, effeuilleuse et rappeuse riment parfaitement. C’est idem pour vulgarité et opiniâtreté. À la manière de tous ces êtres beaux, intelligents, très ambitieux, mais issus d’une classe ethno-sociale où absolument personne ne grandit dans la ouate, cette nouvelle bombe du hip-hop explose partout où elle est larguée. Balcalis Almanzar, alias Cardi B, est née de parents antillais et a construit son personnage dans le Bronx, son lexique yo et son accent prolétarien ne mentent pas. Talentueuse et mal engueulée, cette femme de 25 ans ne passe pas par quatre chemins pour atteindre le sommet de la pop culture anglo-américaine. Invasion of Privacy en explique très clairement le processus personnel et la vision : récolter le cash et imposer le respect impliquent l’assomption de la pulsion sexuelle et du pouvoir attractif au féminin. Cardi B assume l’intégralité de ses contradictions et représente déjà un modèle de réussite pour tant de jeunes gens de sexe féminin qui lui ressemblent un tant soit peu. La force de son flow résulte également d’une fine compréhension de son milieu où les gangstas peuvent aussi s’avérer des jeunes femmes très sexy ! Personnalité forte qui ne manque pas d’humour et de curiosité, elle s’inscrit déjà parmi les leaders esthétiques émergents de la culture hip-hop. En plus de s’être adjoint une légion de beatmakers, elle est assez crédible pour inviter des noms prestigieux. Aspirante au trône, Cardi B pourrait y accéder sous peu. — Alain Brunet, La Presse

Critique

Grand cru des Premières Nations

WORLD 2.0
Wolastoqiyik Lintuwakonawa
Jeremy Dutcher
Fontana North
4 étoiles

Les Premières Nations peuvent compter sur un vaste bassin de chants traditionnels dans lequel puise Jeremy Dutcher, issu de la nation wolastoqiyik, dite de la « belle rivière », implantée depuis des temps immémoriaux dans la vallée du fleuve Saint-Jean et ses affluents, principalement au Nouveau-Brunswick, mais aussi dans les zones limitrophes du Maine et du Québec. Les Blancs francophones nomment Malécites les Wolastoqs, qui parlent une langue algonquienne à préserver malgré son déclin dramatique au cours de la colonisation. Dutcher est musicalement éduqué : ténor de formation, cet excellent chanteur est aussi musicologue. Fort de ce bagage, il a entrepris de créer des œuvres composites : les matériaux sont les musiques traditionnelles de sa nation, mais aussi les musiques classiques tonales et consonantes imaginées sous forme de musiques de chambre post-minimalistes, parfois assorties d’ornements atonaux, mais aussi de pop actuelle assortie d’instruments électriques ou encore de production électronique. Inspiré par des enregistrements d’archives dont il insère les fragments à titre de témoins historiques, cet artiste doué lance sa culture ancestrale sur la voie de l’émancipation culturelle, au présent de l’indicatif. Fort possiblement la plus importante contribution musicale des Premières Nations cette année.

— Alain Brunet, La Presse

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