Capital-risque

Y a-t-il des licornes au Québec ?

Quels seront les joyaux de demain de Québec inc. ? C’est en tentant de répondre à cette question que La Presses’est intéressée aux jeunes pousses en forte croissance. On y a découvert un univers fascinant peuplé de licornes et de narvals.

Un dossier d’André Dubuc et de Jean-François Codère

Pourquoi l’économie a besoin de licornes

Pour que l’économie québécoise prospère à l’avenir, de nouveaux fleurons doivent prendre la relève de ceux qui se font avaler ou qui tombent au combat. C’est ici que les licornes interviennent. Mais qu’est-ce que c’est ? En existe-t-il?

Vous avez dit licorne ?

Pour les capitaux-risqueurs, une licorne est une entreprise à capital fermé créée après l’éclatement de la bulle internet de 2000-2001 et qui connaît une croissance accélérée au point de valoir un minimum de 1 milliard US. « C’est comme un trophée qu’on décroche comme VC [venture capital] quand on réussit une couple de licornes », reconnaît Alain Denis, vice-président principal, capital de risque, au Fonds de solidarité FTQ, qui est investi dans 60 fonds de capital-risque.

2013

Année où est apparue pour la première fois l’appellation « licorne » pour désigner les jeunes pousses ayant atteint ce statut mythique. Aileen Lee, fondatrice de Comboy Ventures, une firme américaine d’investissement, aurait été la première à se servir de l’expression dans un texte publié sur le blogue techno TechCrunch en 2013.

Peu après, Brent Holliday, fondateur de Garibaldi Capital Advisors, de Vancouver, a donné le nom de « narvals » aux jeunes pousses canadiennes, nées en 1999 et après, ayant une valorisation de 1 milliard en dollars canadiens. Cependant, cette définition ne fait pas consensus.

Où les trouve-t-on ?

La firme new-yorkaise CB Insights dénombre 260 licornes, réparties dans 27 pays. Elles étaient 168 à la mi-2016. Une des raisons de leur prolifération est que les entreprises restent privées plus longtemps grâce à l’accès à des capitaux privés et à leur abondance.

Répartition des licornes sur un total de 260 dans le monde

États-Unis  119 46 %

Chine  76 30 %

Inde  14 5 %

Royaume-Uni  14 5 %

Corée du Sud  5 2 %

Israël  4 1,5 %

Indonésie  4 1,5 %

Autres  24 9 %

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nombre de licornes au Canada

Au Canada, Shopify, d’Ottawa, a été longtemps citée en exemple avant son entrée en Bourse en 2015. Aujourd’hui, il existe une seule licorne au pays du BlackBerry. De Waterloo, en Ontario, Kik Interactive est une application de messagerie et de clavardage pour les téléphones iPhone, Android et BlackBerry, populaire auprès des adolescents américains. Cofondée en 2009 par Ted Livingston et Chris Best sous le nom d’Unsynced, la société millionnaire a des bureaux à Toronto et à Tel-Aviv.

À défaut de licornes, des narvals !

En l’absence de multiples licornes, l’Impact Centre de l’Université de Toronto fait la recension des narvals. Pour l’éditeur de la liste, Charles Plant, un narval est une entreprise ayant le meilleur potentiel de devenir rapidement une licorne. Il établit son classement en fonction de la rapidité de l’entreprise à récolter du capital. Il définit la vélocité financière par la somme des financements obtenus au fil des ans divisée par le nombre d’années d’existence de la société. Son raisonnement : plus une entreprise réussit à lever chaque année de fortes sommes, meilleures sont ses chances de devenir une licorne.

Les prétendants québécois au statut de licorne (parmi les 50 premiers au pays)

5- Lightspeed

7- Breather

8- Hopper

11- Coveo

20- LeddarTech

41- Dialogue

44- Frank and Oak

Source : Impact Centre de l’Université de Toronto, octobre 2018

Pourquoi pas Element AI ?

Le joyau montréalais en intelligence artificielle Element AI, qui a récolté 107 millions depuis sa création en 2016, est absent de la liste de l’Université de Toronto pour la simple et bonne raison, selon M. Plant, que l’entreprise cofondée par Jean-François Gagné et Yoshua Bengio ne produit pas de biens, qu’ils soient réels ou virtuels comme une application, mais plutôt des services. « Elle serait pas loin de la première place parmi les narvals si je l’ajoutais à la liste », convient M. Plant, au téléphone.

Un plus pour la productivité et les emplois

« Le Canada crée beaucoup de PME, mais peu de très grandes entreprises. Or, les pays qui créent les très grandes entreprises font mieux au chapitre de la productivité, de l’innovation et de la compétitivité à l’échelle mondiale. Le Canada traîne derrière les États-Unis quant à la productivité et au PIB per capita parce que nous ne créons pas assez de grosses entreprises. Si on veut améliorer la productivité au Canada, il faut créer plus de grosses entreprises. »

 – Charles Plant, professeur, MBA, CPA, entrepreneur en série et auteur de la liste des narvals de l’Impact Centre de l’Université de Toronto

Licorne : mode d’emploi

L’entreprise est en très forte croissance et cela est accompagné de beaucoup de financement.

Le plan d’affaires est très énergique.

Elle occupe une position de leader dans sa catégorie.

Elle a une portée internationale.

Source : Jean-François Marcoux, associé chez White Star Capital

« Ça prend trois conditions pour atteindre le statut de licorne : une équipe solide et expérimentée, de bons partenaires financiers et un marché porteur. »

 – Alain Denis, vice-président principal, capital de risque, au Fonds FTQ

Pour M. Plant, de l’Université de Toronto, une entreprise doit récolter au minimum de 200 à 250 millions US pour atteindre une valorisation de 1 milliard US.

Prudence, prudence

Builddirect, une plateforme de commerce électronique de matériaux de construction de Vancouver qui avait des clients dans 60 pays et des ventes de plus de 100 millions US, cognait à la porte du club sélect. L’entreprise a fini par manquer de liquidités, son fondateur Jeff Booth a dû partir, puis elle s’est mise à l’abri de ses créanciers en septembre 2017. La firme a depuis été relancée avec de nouveaux financiers et une nouvelle équipe de dirigeants.

« Être une licorne n’est pas une finalité en soi, met en garde Ludovic André, directeur général de CIC Capital Ventures. Ce n’est pas parce qu’on vaut rapidement 1 milliard que, derrière, le projet est à la hauteur. » L’ancienne Émerillon Capital détient en portefeuille PreciThera, jeune pousse en médecine de précision œuvrant dans le traitement de maladies osseuses orphelines. La techno montréalaise, qui a récolté 29 millions US en 2017, est une candidate au statut de licorne, selon l’Impact Centre de l’Université de Toronto.

Cinq candidates québécoises

Lightspeed

Si Shopify est l’exemple ultime de licorne canadienne, il est tout naturel que Lightspeed, qui nage dans les mêmes eaux, soit considérée parmi les prochaines candidates. D’abord spécialiste des logiciels de points de vente, surtout dans les commerces haut de gamme, puis les restaurants, Lightspeed a étendu ses services au commerce électronique.

La plus récente ronde de financement, en octobre 2017, a apporté 166 millions US dans les coffres de Lightspeed, dont 136 millions US en provenance de la Caisse de dépôt. La prochaine étape pourrait être une entrée en Bourse, comme le laisse présager le renforcement récent de son conseil d’administration, auquel s’est notamment joint l’ancien chef de la direction financière de Google, Patrick Pichette.

Hopper

L’entreprise qui a conçu l’application mobile du même nom permettant de réserver des billets d’avion et des chambres d’hôtel a conclu l’automne dernier une ronde de financement qui lui accordait une valeur de 780 millions US, très proche du milliard de dollars canadiens.

« Le critère, c’est 1 milliard US, alors non, nous ne sommes pas une licorne », tranche toutefois le PDG, Frédéric Lalonde.

« Mais si on regarde le plan qu’on a en place, ça nous mène à des ventes de 10 milliards et à des revenus de 1 milliard d’ici quelques années. À ce moment-là, je m’attends à une évaluation de plusieurs milliards de dollars US. »

Hopper emploie actuellement environ 200 personnes, et M. Lalonde n’a pas l’intention de la vendre de sitôt. « Notre intention est d’en faire un Amazon québécois. »

DalCor Pharmaceuticals

Après l’échec d’une étude de phase 3 du géant Roche sur un médicament destiné à atténuer les risques de rechute après un accident cardiovasculaire, l’Institut de cardiologie de Montréal a analysé l’ADN des patients de l’étude et conclu que ledit médicament fonctionnait en fait plutôt bien, mais seulement pour une partie d’entre eux dotés d’un certain gène.

Ainsi est née DalCor, qui vient de recruter 6000 patients pour relancer une étude de phase 3 qui devrait durer jusqu’en 2021.

« Nous sommes une licorne extrêmement atypique, estime sa chef de la direction, Fouzia Laghrissi-Thode. De jeunes entreprises qui mènent des études de phase 3, je ne pense pas qu’il y en a beaucoup, surtout de cette magnitude. Si ça réussit, je peux garantir que ce sera très bénéfique pour le Québec. »

La Caisse de dépôt et la famille Desmarais figurent parmi ceux qui ont investi un total de 150 millions de dollars dans DalCor jusqu’à présent.

LeddarTech

L’entreprise de Québec est spécialiste des lidars, des « radars » fonctionnant avec des ondes lumineuses plutôt que radio. En 2013, elle a amorcé un changement de stratégie. Plutôt que de fabriquer ses propres appareils complets, elle allait se concentrer sur le cœur de ceux-ci et laisser d’autres manufacturiers, en particulier dans le secteur de l’auto, les complémenter pour en faire un équipement à leur goût.

L’entreprise est donc maintenant « très concentrée » sur le marché automobile, où on a besoin de tels équipements pour le développement de la conduite automatisée.

Son premier ensemble vient d’être mis au point et amorce une période de certification de six mois, qui s’accompagnera de tests avec des clients potentiels.

LeddarTech compte actuellement environ 150 employés. Elle a reçu 130 millions de nouveaux capitaux à l’été 2017 et s’apprête à lancer une nouvelle ronde d’environ 100 millions US.

Coveo

L’homme à la barre de cette entreprise de Québec s’y connaît en matière de licornes. Louis Têtu a aussi participé à l’aventure de Taleo, une entreprise fondée à Québec qui a finalement été vendue pour 1,9 milliard US, en 2012.

Coveo développe des moteurs de recherche propulsés par l’intelligence artificielle. En avril dernier, elle a accueilli un investissement de 100 millions US en échange de 27 % de ses actions, ce qui lui donnait une valeur d’environ 370 millions US.

« Si Coveo continue sur sa lancée, elle va valoir 1 milliard dans trois ans », estimait alors M. Têtu.

L’entreprise a annoncé en novembre son projet d’embaucher 300 employés additionnels à Montréal, ce qui porterait son total à 700.

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