Société

Les influenceurs du mieux-être

Parmi les photos de plage, de restaurants à la mode et de jus de céleri se glisse une réflexion sur fond pastel à propos des symptômes de la codépendance. Qualifiés de nouveaux poètes d’Instagram par le New York Times, les professionnels de la santé mentale ont une présence de plus en plus forte sur les réseaux sociaux.

Elles – ce sont surtout des femmes – ont autant d’abonnés que bon nombre d’influenceurs. Pourtant, leur compte Instagram ne fait ni rêver aux prochaines vacances ni découvrir les tendances mode de la saison. Psychologues, thérapeutes et coachs de vie, elles partagent du contenu qui va au-delà du mantra éculé. Elles donnent des pistes pour entretenir une saine relation de couple, contrer les pensées négatives, faire face à l’anxiété ou à l’épuisement professionnel.

La thérapeute californienne Lisa Olivera (@lisaoliveratherapy) est l’une des pionnières de cette tendance aux États-Unis. Elle a créé son compte à la fin de 2017 alors qu’elle démarrait sa pratique privée. Aujourd’hui, elle rejoint 161 000 abonnés. « C’était inspirant de voir combien de personnes voulaient en apprendre plus sur la santé émotionnelle, regarder à l’intérieur d’elles-mêmes et travailler sur elles, même si elles n’étaient pas capables d’avoir accès à une thérapie », a-t-elle déclaré au New York Times dans un article publié au début du mois.

En réponse aux critiques qui ont été soulevées après la parution de l’article, Lisa Olivera a tenu à préciser que les thérapeutes actifs sur Instagram ne proposent pas de thérapies en ligne et n’encouragent pas le public à privilégier le réseau social à une thérapie. « Au lieu de cela, nous fournissons des ressources, des outils, des idées, des rappels, une communauté et du soutien aux personnes qui ne suivent pas de thérapie, aux personnes qui se demandent comment accéder à la thérapie et aux personnes qui sont en thérapie », a-t-elle déclaré dans un texte publié sur la plateforme de blogues Medium.

Et au Québec ?

Bien que le phénomène soit surtout américain, au Québec, quelques psychologues et thérapeutes utilisent les réseaux sociaux en général pour discuter de santé mentale. Depuis quelques années, le psychologue Paul Simard diffuse des capsules vidéo sur sa chaîne YouTube. En octobre 2017, il a lancé #PsychOctober, un projet qui l’a amené à produire une vidéo par jour, liée à la psychologie, pendant tout le mois d’octobre. Il y a notamment parlé du premier rendez-vous chez le psychologue, de séduction, d’anxiété et de deuil.

Cet usage des réseaux sociaux, le psychologue le compare au rôle d’un conférencier ou d’un formateur s’adressant à un groupe. « Afin de rendre la psychologie plus accessible à la population, j’ai pris l’initiative d’offrir des capsules vidéo de vulgarisation », précise le Dr Paul Simard, qui n’a accepté de répondre à nos questions que par courriel.

« La démarche de vulgarisation démystifie des concepts intellectuels, mais elle nécessite une grande humilité. Humilité dans le sens où les raccourcis et les figures de style employés sont foncièrement imparfaits à témoigner des concepts scientifiquement. »

— Le Dr Paul Simard

Il ajoute que l’éducation psychologique qui est permise par les capsules vidéo sur les réseaux sociaux ne doit pas être confondue avec une intervention thérapeutique qui, elle, nécessite une interaction.

Il affirme recevoir chaque semaine des messages de gens qui lui disent avoir eu le courage de consulter grâce à la confiance qu’il leur a inspirée. « Mes vidéos servent à rallumer l’espoir chez les gens, souligne-t-il. Un espoir qu’il est possible de développer son accès au mieux-être. »

Coach relationnelle et finissante au baccalauréat en psychologie, Laïna Benjamin s’est elle aussi tournée vers la vidéo pour rejoindre le public. Il y a deux ans et demi, elle a créé PsychoLaïgy, une plateforme qui regroupe principalement un site internet, une page Facebook (1600 abonnés) et un compte Instagram (1000 abonnés). Le projet est né de son désir de faire partager les connaissances acquises au fil de ses études en psychologie à l’Université McGill.

« Je voyais qu’il y avait plein d’informations que j’apprenais et que je sentais que les gens avaient besoin de savoir, qu’ils n’avaient pas accès à ces études-là, explique-t-elle. Des choses comme comment féliciter un enfant quand il vient te montrer un dessin, par exemple. »

Laïna Benjamin diffuse plusieurs vidéos en direct afin de permettre au public de lui poser des questions. « J’ai aussi beaucoup de personnes qui m’envoient des messages privés. J’essaie de leur répondre. Mais dans chaque message, je spécifie que je ne suis pas psychologue. […] Je ne donne de directives claires à personne. Je partage mes connaissances. Du moment que ça sort de mes capacités, je vais les référer à un spécialiste qui peut vraiment les aider. »

La coach, qui offre aussi des séances de consultation individuelle ou en groupe, indique que la majeure partie de sa clientèle l’a trouvée grâce à ses vidéos. « Tout le monde me dit que j’ai rendu la psychologie agréable, intéressante et normale. Surtout dans la communauté noire [dont elle est issue], la dépression, tout ce qui est psychologie en fait, les gens ne croient pas vraiment à ça. La plupart des personnes m’ont dit que ça leur a permis de réaliser l’importance de leur santé mentale et l’importance de s’analyser. »

Les thérapeutes et coachs ne sont pas soumis aux règles qui encadrent la profession de psychologue et peuvent donc se permettre plus de liberté dans leur usage des réseaux sociaux, notamment en ce qui a trait à la promotion de leurs services. Aux États-Unis, l’American Psychological Association a indiqué qu’elle travaille présentement à l’élaboration de directives officielles concernant l’usage des réseaux sociaux par ses membres psychologues.

La présidente de l’Ordre des psychologues du Québec n’était pas disponible au cours des derniers jours pour répondre à nos questions. L’Ordre nous a dirigée vers un article publié en 2015 dans son magazine qui rappelait aux membres quelques balises liées à l’utilisation de Facebook, dont la nécessité de séparer les profils privé et professionnel, de vérifier la crédibilité des sources de l’information qu’ils diffusent et de refuser les demandes d’amitié de clients faites sur une base personnelle.

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