Il ne faut pas rêver, le Brexit aura lieu

Le Brexit va réussir
Marc Roche
Éditions Albin Michel
253 pages

Bernard-Henry Lévy monologue, digresse et ironise dans l’espoir d’arrêter le processus du Brexit. Dans son stand-up show en anglais intitulé Last Exit Before Brexit, présenté le 4 juin 2018 à Londres, l’intellectuel engagé proclame l’indiscutable amour fou qu’il porte à l’Angleterre au détour de chaque phrase. Le philosophe a réécrit sa pièce de théâtre Hôtel Europe pour supplier les Britanniques de demeurer dans l’Union européenne.

Libéralisme économique, tolérance, victoire contre le nazisme… De la scène du Cadogan Hall monte un cri du cœur déchirant : « Et nous et nous ! » À écouter Lévy, l’Angleterre est le logiciel de l’Europe et, sans elle, l’UE ne sera pas grand-chose.

Certes, à l’instar de BHL, j’adore ce royaume où je vis depuis plus de trente ans au point d’avoir demandé le passeport à l’effigie de Sa Majesté.

De surcroît, je partage sa fascination pour les mêmes héros d’outre-Manche. Winston Churchill et le courage dans l’adversité, Lord Byron et son combat en faveur de l’indépendance de la Grèce, John Locke et ses écrits sur la tolérance et l’État de droit, Adam Smith pour qui il faut d’abord gagner l’argent avant de le distribuer, ou Karl Popper et la réfutation expérimentale de toute théorie scientifique… Ils ont aussi fait la grandeur du personnage shakespearien qu’est la fière Angleterre.

Mais sur le fond, je suis en total désaccord avec Bernard-Henry Lévy. Il ne faut pas rêver, le Brexit aura lieu. Comme le démontre cet essai, la rupture des amarres va accoucher d’un pays non pas meilleur, mais différent.

Je m’explique. Le royaume qui, le 29 mars 2019, quittera l’UE ne sera certainement pas meilleur que celui qui en est sorti. Il sera plus inégalitaire et plus offshore. L’économie britannique résistera au choc du départ par le truchement des méthodes brutales qui se nomment déréglementation du marché du travail et réduction de l’État-providence.

Cependant, le Royaume-Uni ne sera jamais les États-Unis, avec sa pauvreté, sa violence et son racisme qui font peur et dont personne ne veut outre-Manche. 

Le système économique et social gardera un filet de sécurité auquel il est hors de question de toucher, une harmonie et un savoir-vivre dont l’Amérique a toujours été dépourvue. La sécurité des travailleurs y sera mieux assurée que de l’autre côté de l’Atlantique.

En remodelant de fond en comble la structure économique, sociale, politique et culturelle du pays, le Brexit marque une cassure, mais qui n’a rien à voir avec un Far West où tous les coups seront permis. Le voyage sera palpitant mais aura des garde-fous.

Parallèlement à la dureté du social et au laxisme envers la City, la nouvelle nation pourra jouer en toute liberté de ses atouts. Le Brexit a tué le populisme. Le pays restera ouvert à l’immigration, mais contrôlée et non discriminatoire. Forte de son soft power universitaire, artistique, éducatif et technologique qui s’exporte dans le monde entier, Albion a enclenché l’avenir. « I love London », clament les touristes du monde entier qui s’arrachent autocollants, T-shirts, mugs, ainsi que ritournelles pop ou rythmes hard brillants.

En choisissant un autre paradigme que celui de l’Union européenne, le Royaume-Uni fait voler en éclats le statu quo. Pour remplacer les boussoles réduites en miettes, ce véritable laboratoire du futur en tend de nouvelles avec pragmatisme et humour. Ce sont de véritables antidotes à l’immobilisme.

De plus, il est plus facile de prendre les décisions seul qu’à vingt-sept. Maître de sa destinée, le Royaume-Uni disposera d’un modèle plus adapté à la nouvelle donne planétaire.

L’instabilité du contexte géopolitique actuel ne se prête pas à l’« Europe bashing » pratiqué jusqu’à la nausée par les tabloïds britanniques. Le Royaume-Uni et l’UE vivent les mêmes drames, défis et psychodrames.

Vu de Londres, le diagnostic est sévère. Pour le Royaume-Uni, l’UE est incapable de prendre le taureau par les cornes pour se réformer.

Rongés par le doute et les pesanteurs décisionnelles, prisonniers de leurs blocages et de leurs divisions, les Vingt-Sept apparaissent tétanisés devant la transformation profonde du paysage européen. Il a été totalement modifié par la montée du populisme, le problème migratoire, le refus des pays riches de faire preuve de solidarité envers les pauvres, la remise en cause des valeurs démocratiques ou le retour du protectionnisme.

Dans ces circonstances, la France et son président, Emmanuel Macron, portent seuls sur leurs épaules le destin d’une UE en déni de la réalité.

En choisissant le Brexit, le Royaume-Uni a été le précurseur de l’expression du désamour des citoyens européens envers le projet communautaire.

Pour sortir de l’ornière, Bruxelles doit écouter la voix des peuples et non plus jouer à l’autruche. Faute de quoi, le poids de l’inertie aidant, l’UE risque de devenir obsolète.

En 1976, pour mieux comprendre les tenants et aboutissants du référendum sur l’adhésion britannique organisé un an auparavant, j’avais lu un essai remarquable. Il était intitulé Messieurs les Anglais, comme on les appelle depuis Fontenoy. Je l’ai relu avec le même plaisir avant de me lancer dans l’aventure de ce livre.

Le journaliste René Dabernat avait souligné de manière prémonitoire que « Le Royaume-Uni ne peut facilement passer d’un système extra-européen assuré depuis Londres et conçu à son image à un système européen créé par d’autres que lui et qui n’est pas à son image ». L’auteur concluait toutefois sur une note optimiste : le cas du Royaume-Uni démontrait qu’à travers l’Europe, une nation, loin de se défaire, peut se refaire.

Quatre décennies plus tard, les Britanniques disent au revoir à l’Union européenne. Je le revendique haut et fort : l’Angleterre, loin de s’effondrer, va se renouveler.

Et la reine Elizabeth II fêtera sans doute ses 100 ans dans son royaume régénéré, confiant en lui-même et prospère.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.