Critique

Rafraîchissant

La déesse des mouches à feu
De Geneviève Pettersen
Mise en scène d’Alix Dufresne et de Patrice Dubois
Au Quat’Sous (avec supplémentaires) jusqu’au 31 mars 
4 étoiles

La déesse des mouches à feu représente une surprise de taille dans cette saison théâtrale. Un spectacle étonnant et rafraîchissant autant par son énergie que par ses maladresses.

Onze adolescentes nous transforment en témoins, nous prennent en otage pratiquement, pour tout, tout, tout nous dire sur ce qu’elles font, ce qu’elles pensent, ce qu’elles vivent et ressentent. Pendant près de 90 minutes, nous ne pourrons y échapper. Nous devrons, pour une rare fois dans certains cas, écouter.

Voilà La déesse des mouches à feu adaptée à la scène par son autrice Geneviève Pettersen. Voici une mise en scène énergique, sans flafla, qui donne la parole de mille et une façons – jeu, danse, chant – à des filles électrisées. Tasse-toi, môman !

L’une des choses les plus dures à entendre dans le texte est justement cette détestation de la mère, criée à tue-tête. L’une des choses les plus dérangeantes à constater est l’insouciance généralisée de ces adolescentes. L’une des choses les plus frappantes est leur colère spontanée. Ces jeunes refusent le monde adulte, mais le copient souvent dans ses actions les plus délétères.

Aujourd’hui comme en 1996

L’action pourrait se résumer par l’expression consacrée sex, drugs and rock’n’roll. Nous savons tous ce qui arrive à la rock star à la fin de la beuverie, mais l’essentiel n’est pas là.

Que l’action se passe dans les années 90 ou maintenant, que l’on « fasse » de la mess ou du speed, à Chicoutimi ou à Montréal, l’adolescence reste la même : troublée, créative, négative, dynamique, lucide, fascinante et repoussante à la fois.

Tout y est. De la naïveté élémentaire à la description crue de l’acte sexuel. De l’amour inconditionnel voué aux garçons à la furieuse rébellion. L’adolescence largement incomprise. Peut-être même incompréhensible. L’adolescence qui fait mal, qui fait rire, qui fait réfléchir aussi. Souvenons-nous.

Les metteurs en scène, Alix Dufresne et Patrice Dubois, ont réuni – et dirigé très habilement – 11 jeunes femmes talentueuses, des non-actrices ayant des instincts théâtraux différents, voire inégaux, mais avec une personnalité et une énergie attachantes. Nous avons également, là sur scène enfin, une vraie distribution de la diversité. 

La voix et la musique de Frannie Holder habillent magnifiquement le spectacle. Les costumes aussi colorés que déjantés d’Elen Ewing sont aussi à souligner.

Oui, la diction est parfois mauvaise, le débit trop rapide et certaines transitions laborieuses, mais cette pièce ne peut pas être jugée comme tous les autres spectacles joués par des professionnels. Et ça fait partie de son charme indéniable.

La déesse des mouches à feu n’est donc pas une pièce parfaite, mais diable qu’il s’agit d’un spectacle rafraîchissant, drôle, touchant, parfois choquant pour les parents dans la salle, à la fois malhabile et sincère. Pour tout dire, parfait avec ses imperfections.

Critique

Remonter le courant

Le poisson combattant 
Texte et mise en scène de Fabrice Melquiot
Au Prospero jusqu’au 17 mars
4 étoiles

De Suisse, voici un magnifique spectacle, Le poisson combattant, avec un comédien extraordinaire, Robert Bouvier, sur la survie après un échec amoureux.

Un couple se désagrège devant nous et devant son jeune enfant. On ignore tout du pourquoi et du comment, mais on assiste à la chute d’un homme, seul en scène, qui souffre et se disloque. Il ira vivre chez un ami, chez sa mère, à l’hôtel, peu importe. Il met son âme à nu au propre comme au figuré, au singulier comme au pluriel.

Le texte de Fabrice Melquiot est une ultrasensible description de tout ce qui se passe dans la tête et dans le cœur de cet homme en détresse. Dans son errance, il traîne avec lui, pour seul objet, une petite boîte dans laquelle se trouve un poisson mort, celui du titre, un poisson d’aquarium tombé, comme lui, de son bocal.

À partir de cette métaphore, la fable se déploie dans une succession de sentiments contradictoires – douleur, colère, joie folle – portés par une langue poétique très belle. Un texte tout simplement exceptionnel.

Dans ce monologue incroyable, l’acteur Robert Bouvier nous entraîne, nous touche, nous manipule presque. Remarquable en tous points, cet artiste joue une partition des plus difficiles, assisté, il faut le dire, par une mise en scène attentive qui sait ajouter une projection, un accessoire, un effet visuel juste là et au moment où il le fallait.

Quand tout s’effondre, « à quoi bon » continuer ?, se demande constamment l’unique personnage. Il atteindra ainsi le fond du bocal avant de remonter peu à peu grâce à la vue de son enfant et aux souvenirs de sa propre enfance. Il retourne pratiquement aux sources de la vie, s’aperçoit qu’il a des nageoires et qu’il peut toujours nager.

Ce spectacle est une perle d’eau douce.

critique

Animaux en cage

Hamster
De Marianne Dansereau
Mise en scène de Jean-Simon Traversy
À La Grande Licorne jusqu’au 24 mars
3 étoiles et demie

Prix Gratien-Gélinas 2015, la pièce Hamster de Marianne Dansereau arrive enfin sur scène. Et au bon moment !

En banlieue, dans une ambiance crépusculaire inquiétante, une jeune femme attend un autobus qui ne viendra pas. Un vieil homme qui passe l’aspirateur sur sa pelouse décide de lui tenir compagnie. Trois travailleurs du dépanneur d’en face les regardent, inquiets, et passent le reste du temps à s’envoyer paître. Pendant ce temps, une jeune femme esseulée se confie à son hamster silencieux. 

Hamster, c’est comme retrouver trois des personnages de La déesse des mouches à feu quelques années plus tard, devant un monde adulte aussi hébété ou carrément effrayant. 

Il y est aussi question de drogue et de sexe, le tout enveloppé dans la guitare planante de Lydia Képinski, également sur scène.

Thématique semblable de jeunesse en détresse avec un traitement totalement à l’opposé. Il n’y a pas de fête ici, il n’y a pas de groupe, de famille. De l’humour, mais peu ou pas d’énergie positive et entraînante. C’est un voyage au bout de la nuit sans espoir de retour.

Faune nocturne

Hamster bénéficie d’une structure dramatique infaillible, soutenue en tous points par la savante mise en scène de Jean-Simon Traversy. L’interprétation détonne un peu parfois, mais la jeune Zoé Girard-Asselin impressionne grandement. 

Comédie très dramatique néo-absurde, voire surréaliste, Hamster nous décrit un monde immensément plus complexe qu’il n’en a l’air. Une faune nocturne composée d’animaux en cage incapables d’en sortir, que ce soit celle de leur esprit, de leurs fantasmes, de leur colère ou de leur folie. Ainsi, la quasi-absence de compassion et leur solitude extrême les poussent à la violence.

Ce monde est bien le nôtre. On se reconnaîtra dans l’une ou l’autre de ces îles flottant à la dérive. On s’en voudra, comme les personnages, d’apercevoir les fils ténus qui les unissent pourtant. Trop tard.

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