Chronique

Rire jeune

Si je devais résumer la dernière année en humour, je dirais qu’elle a été celle où la relève a procuré un sacré coup de vieux… aux plus vieux. À certains plus qu’à d’autres. Au cours des derniers mois, on a vu arriver un essaim de jeunes humoristes solides et décidés. Décidés à changer les choses, à dire les choses autrement, à modifier une recette établie depuis de nombreuses années.

Katherine Levac, Julien Lacroix, Virginie Fortin, Yannick De Martino, Alexandre Forest, Adib Alkhalidey, Rosalie Vaillancourt, Mariana Mazza, Philippe-Audrey Larrue- St-Jacques, Marie-Lyne Joncas, Phil Roy, Guillaume Lambert, Guillaume Wagner, Pierre-Yves Roy-Desmarais, Charles Pellerin et plein d’autres débarquent avec l’énergie foudroyante que leur procure leur vingtaine et une envie incontrôlable de prendre leur place.

À la vitesse d’un glissement de terrain, un fossé s’est formé entre deux générations d’humoristes. En l’espace de quelques mois, les humoristes qui ont pris d’assaut nos scènes au cours des décennies 1990 et 2000 me sont apparus comme d’un autre temps.

Je ne suis pas en train de dire que ces humoristes qui, pour la majorité, continuent de remporter un énorme succès auprès du public (on n’a qu’à voir les nombreuses tournées en cours qui affichent complet) sont bons pour le Chez-nous des artistes. Mais il est évident que certains d’entre eux doivent sentir une quelconque chaleur près de leurs fesses. D’ailleurs, ils sont les premiers à l’affirmer en entrevue.

Ce dépassement à 160 kilomètres-heure qu’effectue la nouvelle génération d’humoristes est un phénomène que l’on observe souvent dans le monde des arts et de la culture. On le voit partout en musique, en peinture, en danse, à la télévision. Cela est sain, cela est nécessaire. Et cela prouve que le domaine de l’humour est une forme d’art comme toutes les autres : elle a besoin elle aussi d’évoluer, de se modeler à son époque.

Quand les premiers diplômés de l’École nationale de l’humour sont arrivés, au début des années 90, ils ont sérieusement secoué ceux qui occupaient la scène depuis quelques décennies. On assiste en ce moment au même phénomène.

Ce qui caractérise ce nouveau coup de fouet, c’est la multiplication des plateformes que les jeunes humoristes exploitent sans vergogne. Cela leur procure un don d’ubiquité. Ils sont partout en même temps, sur scène, en coulisses, à la radio, à la télé, sur le web. Ils s’emparent de toutes les occasions pour s’exprimer : un balado, une série web, un numéro, un spectacle complet… Tous les moyens sont bons pour faire rire.

Avez-vous remarqué que cette génération, qu’on accuse très souvent d’être individualiste, travaille beaucoup en équipe ? Allez jeter un coup d’œil sur quelques-unes des séries web (notamment l’excellente Jeunes prodiges avec Julien Lacroix et Yannick De Martino) pour vous rendre compte que l’on aime faire les choses en gang. On assiste au retour des créations collectives des années 70. On n’attend pas que le texto rentre : on se regroupe et on crée un projet avec deux bouts de ficelle (deux bouts de ficelle, c’est à peu près ce que l’on offre pour produire une série web).

En grande partie, ces jeunes humoristes arrivent avec la promesse de ne pas répéter ce que les autres disent déjà. La promesse de s’exprimer avec les valeurs de leur génération. Les filles ont un cran d’enfer, les gars sont féministes. On ose aller dans des zones plus risquées en abordant la dépression, les agressions sexuelles, l’ambiguïté sexuelle. On fait le pari de séduire le public en récitant du Nelligan.

Le clash auquel nous assistons survient après la tempête que le milieu de l’humour a traversée et celle du mouvement #moiaussi. D’ailleurs, je me demande sérieusement si la période de dénonciations vécue au cours de la dernière année n’est pas à l’origine du changement de garde qui s’opère.

Au dernier gala de l’ADISQ, plusieurs ont résumé la soirée en affirmant qu’elle consacrait les jeunes et qu’elle tassait les vieux. Je ne bois pas de ce thé amer. Dimanche, demain, lors du Gala Les Olivier, il y aura de la place pour tout le monde.

Demain, les jeunes auront le sourire arrogant du combattant et les plus vieux, celui tendu du doute. On rira jaune ou jeune. Mais chose certaine, le goût de la victoire sera le même pour tout le monde. C’est ce qui importe.

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