J’ai changé d’idée

Peut-être est-ce impossible, mais essayons tout de même : causons signes religieux sans hurler.

Doit-on, oui ou non, permettre aux policiers de porter un signe religieux ? Il y a 10 ans, une commission d’enquête a fait le tour du Québec et des experts pour en arriver, sur cette question précise, à une conclusion claire. Pour tous les représentants de l’État exerçant une force coercitive (juges, gardiens de prison, policiers), c’est non.

C’était une sorte de compromis entre les commissaires Gérard Bouchard et Charles Taylor. Le gouvernement du Québec n’a jamais adopté cette mesure. Il a laissé courir.

À l’époque, ça me semblait une mesure raisonnable. Les fonctions qui incarnent le monopole de la violence légale sont différentes des autres. Un policier n’est pas seulement une figure d’autorité – comme un enseignant, ou un cadre de la fonction publique. Il impose la loi par la force. On veut qu’il incarne l’impartialité de la loi, son application égale pour tous. C’est une restriction à la liberté de religion, sans doute, mais elle est raisonnable.

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Au moment du rapport Bouchard-Taylor, le seul cas connu au Canada d’un corps policier autorisant le port d’un signe religieux était celui de la GRC. Au début des années 90, la « police montée » avait décidé de permettre le port du turban sikh.

Pour ceux qui pensent que le débat sur les signes religieux est une affaire québécoise, je suggère d’aller relire les journaux de l’époque dans l’ouest du pays. J’ai couvert la campagne électorale de 1993 dans l’Ouest en suivant le Parti réformiste de Preston Manning et ce sujet revenait constamment.

Pensez un peu ! Un turban ! Sur notre police à cheval ! Quel symbole plus canadien que la police montée ? C’était un des exemples de ce que Preston Manning appelait les privilèges accordés aux minorités. Au nombre desquels, bien entendu, figuraient les droits des autochtones, des francophones et toute espèce de statut particulier pour le Québec.

Les réformistes ont fait élire 50 députés, tous à l’ouest de l’Ontario.

À cette époque, un groupe de policiers retraités de la GRC, outrés de la décision de leur corps de police, avaient entrepris un recours judiciaire pour imposer l’uniforme… unique – ce qui est une sorte de pléonasme, mais bon, on en est là. La Cour fédérale a rejeté leur demande. On ne peut pas empêcher un organisme de donner plus de droits… La Cour suprême n’a pas jugé bon d’entendre l’affaire, tant les enjeux étaient évidents.

Il n’y a donc jamais eu de jugement de la Cour suprême, ou d’une autre cour au Canada, pour « forcer » la GRC à autoriser le turban sikh. C’est la gendarmerie elle-même qui en a décidé ainsi. En principe, la question reste donc ouverte juridiquement parlant. Au fait, le sujet est disparu de l’actualité depuis longtemps…

La Cour suprême, par contre, a rejeté le recours d’un sikh qui refusait de porter un casque de sécurité dans le port de Vancouver. Même refus pour des camionneurs sikhs dans le port de Montréal : la Cour supérieure a conclu que la liberté de religion ne leur permet pas de se soustraire aux règles de sécurité. 

Bref, juridiquement parlant, le compromis Bouchard-Taylor paraissait parfaitement défendable.

Aux États-Unis, qui vivent selon un régime de laïcité comparable au nôtre, et où le concept d’accommodements raisonnables a cours, certaines grandes villes permettent aux policiers le port de signes religieux, mais d’autres, non. La question n’est pas décidée universellement de la même manière.

De toute manière, le droit, ça se change. Et puis, quel que soit l’état du droit ici, d’autres pays ont décidé de ces choses autrement. On pense à la France, évidemment, où même les élèves n’ont pas le droit de porter le foulard islamique ou tout signe religieux. En Amérique du Nord, la laïcité « ouverte » a cours.

On peut préférer l’approche française, ce n’est pas mon cas, je l’ai dit assez souvent. Bouchard-Taylor, même en défendant la « laïcité ouverte », n’en suggérait pas moins l’interdiction des signes religieux pour les policiers.

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Rien n’a été fait au moment du rapport. Et ce qui devait arriver arrive. On demande au Service de police de la Ville de Montréal de décider s’il permettra les signes religieux. Émoi politique ! L’Assemblée nationale s’enflamme. Les libéraux, qui n’ont pas légiféré, ne veulent pas agir et s’en remettent au chef de police. L’opposition, unanime cette fois (incluant QS !), exige qu’on applique Bouchard-Taylor. À part le ton énervé, ça se défend, je viens de le dire trois fois. Bien fait pour les libéraux qui n’ont pas appliqué le rapport. Mais n’oublions pas que l’opposition a ridiculisé ce même rapport qui représenterait maintenant le « consensus québécois ».

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Alors, on fait quoi ?

Arrive le témoignage de cette adolescente musulmane québécoise de 17 ans, tout sourire, première de classe, qui veut devenir policière, qui est une athlète, enfin bref une élève modèle en techniques policières. Elle a un foulard – il faut voir le foulard, on dirait une grosse barrette ! Elle veut être policière et n’ira pas si on la force à ne pas le porter.

Nouvel émoi. Agnès Maltais pousse les hauts cris : prétendant parler au nom des « victimes » qui sont forcées de porter le foulard, elle dit qu’il faut interdire cela. Autrement dit, par féminisme, il faut présumer que cette jeune femme n’a pas suffisamment d’autonomie pour décider si elle peut ou non porter un foulard.

Et le jeune sikh ?

Ça se discute. Ça doit se discuter. Le problème, c’est que ça ne se discute pas, ça se hurle. On suppute chez les anti-signes des motifs xénophobes ou d’intolérance. C’est pourtant une position légitime. Ceux qui défendent le droit aux signes religieux dans la police, au contraire, se font lancer l’insulte suprême : « Multiculturaliste ! » Ce qui se traduit par ennemi de la nation québécoise.

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Quant à moi, 10 ans plus tard, j’ai changé d’idée. Les corps de police de Vancouver, Toronto et d’autres villes les permettent maintenant. Ça ne change pas grand-chose à l’uniforme. Ni à l’application de la loi, à ce qu’on sache. Au contraire, ça montre un visage plus divers de la police dans des villes qui ont changé, qui sont multicolores et cosmopolites. Pas juste un visage : une réalité. Mieux les minorités seront représentées dans la police, plus la loi sera appliquée également, ou perçue comme telle. C’est un plus.

Évidemment, me direz-vous, ils n’ont qu’à laisser tomber leurs signes religieux et se faire embaucher. Sans doute. Mais ils ne viendront pas.

Et je regarde cette jeune femme, son petit foulard qui sera recouvert d’une casquette en plus… et je me dis… Et alors ?

J’en suis là aujourd’hui, Mesdames et Messieurs, c’est terrible, je sais, je dois être atteint d’une forme rampante de multiculturalisme. Mais je me soigne.

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